Auteur : Jean Meckert
Date de saisie : 18/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : J. Losfeld, Paris, France
Collection : Arcanes
Prix : 8.00 € / 52.48 F
ISBN : 978-2-07-078970-2
GENCOD : 9782070789702
Les antimilitaristes n'ont jamais hésité à relater leur guerre. Ce fut le cas de Barbusse dans Le Feu, de Céline dans Voyage au bout de la nuit. Avec Jean Meckert, fils d'anarchiste et petit gars du Xe arrondissement, né en 1910 dans la mistoufle et l'à-peu-près, muni du certif et d'un diplôme d'apprenti dans un atelier de réparation de moteurs électriques, la guerre n'est pas drôle, même si on l'appelle la «drôle de guerre». C'est bien sûr celle de 40. «On fabriquait la poudre, on votait pour la paix, on payait pour la guerre. Partout les innocents enfournés par wagon roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence.» Le ton est donné. La Marche au canon est une cavale au fusil... La Marche au canon fonctionne sous la double tutelle du calibre 75 et du 11 degrés. L'un se voit, l'autre se boit. Les mots en français ont parfois un double sens qui permet à l'auteur de se dédoubler. Ici, donc, dans ce petit chef-d'oeuvre inédit qui sent la rose et le réséda, où le rythme saccadé des phrases exprime aussi bien le drame des personnages que leur situation, on suit l'itinéraire de cet enfant peu gâté qu'est Augustin Marcadet, sans aucun doute sosie de Meckert... Ce petit bonhomme plongé dans le drame d'une guerre dont il ne voit rien et ne comprend rien, ce qui est souvent le cas de ces appelés dont l'épouvante scandée n'en finit pas de s'écouler, nous fait souvent penser, comme le signalent Stéfanie Delestré et Hervé Delouche dans leur courte et excellente préface, aux personnages de Georges Hyvernaud dans Le Wagon à vaches... On l'a compris, ce petit roman d'une centaine de pages, qui se descend au zinc tel un guignolet-kirsch, a le charme noir du récit populo...
Un écrivain qui se plaint de ne pas avoir les mots qu'il faut pour dire ses sentiments, ce n'est pas si courant. Jean Meckert était de ceux-là. Sans honte bue, il imposa pourtant un style. Communiquer sa solitude existentielle, ses insoumissions et sa difficulté à communiquer, ce ne fut pas pour lui la quadrature du cercle. Même s'il n'était "pas issu des universités" : "Je suis un ouvrier qui a mal tourné."... Joëlle Losfeld et ses éditeurs (Stéfanie Delestré, Hervé Delouche) ont déniché un inédit, La Marche au canon, sans doute inspiré par l'expérience de Meckert de la "drôle de guerre" et de la débâcle. Formidable témoignage sur l'embrigadement des petites gens dans une guerre à laquelle ils ne comprennent rien...
Marche ou crève : «Je ne l'avais pas voulue, cette guerre ; ni non plus la façon dont on nous la faisait perdre. On m'avait dit : "Mets-toi là !" et je m'étais mis là. On m'avait bombardé, on avait tiré sur moi. J'avais donné tout ce que je pouvais. Pour rien.» Celui qui parle est «un humble, peu familiarisé avec les idées générales». Troufion lors de la Seconde Guerre mondiale, il ne s'est jamais imaginé dans la peau d'un héros. Il dit plutôt avoir «envie de pleurer, tout secoué intérieurement, tout mélancolique comme une musique.» Et c'est bien une musique, ou plutôt une voix, celle de Mouloudji chantant Le Déserteur, qui se superpose au texte et nous accompagne le long de cette Marche au canon d'une clairvoyance déchirante. Jean Meckert (1910-1995), ouvrier, soldat, résistant, est un de ces écrivains de la guerre et de l'immédiate après-guerre qui, comme Georges Hyvernaud, ou Jacques Chauviré qui vient de mourir, a choisi l'écriture pour raconter la face cachée du monde - hypocrisies, absurdités, blessures... Aujourd'hui, les éditions Joëlle Losfeld s'engagent dans la réédition de l'oeuvre de Jean Meckert. Une entreprise de salubrité publique : lire Meckert, c'est prendre la vie à bras-le-corps.
Mars 1995. Jean Meckert disparaît. Le rival de Céline découvert par Raymond Queneau, l'anarchiste admiré par Gide, le solitaire bougon, l'écrivain de la collection Blanche des éditions Gallimard comme de la Série noire tombe dans les oubliettes de la littérature.
Mars 2005. Début de la réédition des oeuvres de Jean Meckert dont la plupart des romans sont introuvables. Avec, en prime, un inédit - La marche au canon -, livre sombre et cruel sur la «drôle de guerre» et ses soldats embarqués vers l'inconnu. Le roman a été retrouvé par deux admirateurs de l'auteur. Cent pages d'une écriture fine sur cahier d'écolier, un chef-d'oeuvre qui paraît donc chez Joëlle Losfeld en même temps que Je suis un monstre, daté de 1952, évoquant la solitude existentielle et la difficulté de communiquer. Des thèmes essentiels dans l'oeuvre de ce romancier de la révolte individuelle... Méconnu du grand public, Jean Meckert a pourtant son fan-club, composé de gens aussi divers que Jean Vautrin, Didier Daeninckx, Jean-Jacques Pauvert. «Voyez-vous, ronchonnait Jean Meckert, je ne veux pas être traité en écrivain, c'est une pose au-dessus de ma taille.» Il serait temps de ne plus le prendre au mot.
La Marche au canon est un texte inédit que Jean Meckert, romancier trop méconnu, écrit selon toute vraisemblance en 1940-41. Il a alors 30 ans et il est tour à tour soldat d'une armée en débâcle fuyant sur les routes, interné en Suisse, puis de retour à Paris quelques mois plus tard, scribe à la mairie du XXe arrondissement. Dans ce roman court, il fait raconter la guerre telle qu'il l'a vécue par un dénommé Augustin Marcadet, jeune Parisien et conscrit comme lui. Marcadet se souvient de la mobilisation, du départ vers le front de l'Est : personne n'a envie de partir se battre et tout le monde se demande comment on en est arrivé là. Pour prévenir le désespoir qui guette, ou toute velléité de penser, on bourre la troupe de discipline, d'oisiveté et de vinasse... Pendant des mois, Marcadet attend le déclenchement de l'attaque, pensant à sa femme et envahi par une mélancolie profonde. Et puis, «un beau matin de mai, on a entendu un sifflement dans le ciel, qui descendait et s'amplifiait, passait au grave puis au rauque, en moins de trois secondes, et devenait puissant comme une catastrophe... Est-ce par hasard ce qu'on appelle une bombe ?»...
Dans un style heurté et suggestif, Meckert nous entraîne aux basques de Marcadet et de ses camarades... Quand le livre sort, il est salué par André Gide, Roger Martin du Gard. Il vaut à Meckert une invitation chez Marcel Aymé...
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