Auteur : Chantal Thomas
Date de saisie : 21/08/2006
Genre : Psychologie, Psychanalyse
Editeur : Payot, Paris, France
Collection : Manuels Payot
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-228-89800-3
GENCOD : 9782228898003
Après un brillant détour du côté du roman - Les Adieux à la reine, prix Fémina 2002 -, Chantal Thomas revient à l'essai, une forme littéraire qui lui est familière. Souffrir n'est pourtant pas un texte ordinaire. Spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle, l'auteur propose une sorte de synthèse, l'aboutissement d'une réflexion suscitée par ses lectures de Sade et de Sacher-Masoch, de Nietzsche, de Scott Fitzgerald, de la comtesse de Ségur et de bien d'autres. Objet de cette réflexion, le «souffrir» n'est pas exactement la souffrance ni la douleur. Souffrir induit une participation de l'individu : je souffre. La souffrance, quant à elle, n'en est que le fruit : on la subit... Nul ne pouvant s'épargner le souffrir, chacun peut trouver dans les approches multiples de Chantal Thomas un récit, une référence, une remarque, une citation, quelques mots qui lui sont tendus comme un miroir. Et l'on pense au Journal intime de Nanni Moretti qui, entre documentaire et autobiographie, nous invitait au dernier plan de son film à boire avec lui un grand verre d'eau pure. Chantal Thomas, elle, nous convie en guise de conclusion à une promenade le long du Grand Canal, à Versailles. Comme une invitation à jouir de l'instant. De la vie.
... Historienne réputée, Chantal Thomas est une spécialiste de Sade, elle a aussi écrit un roman sur les derniers jours de Marie-Antoinette à Versailles, Les Adieux à la reine (sortant aussi de l'oubli un petit essai très instructif de Mme de Genlis sur cette étiquette si étrange de la cour de France où, par exemple, un roi porte le deuil non en noir mais en violet !). Dans la veine de son précédent travail sur Comment supporter sa liberté, elle a écrit, cette fois-ci, un essai mi-philosophique, mi-littéraire, une petite promenade personnelle dans l'univers fascinant de la souffrance... Au fond, quand elle parle de la souffrance, Mme Thomas évoque surtout cette souffrance qui vient de «dedans», celle des solitaires ou des exclus de l'amour, se gardant d'évoquer les souffrances venues du «dehors». C'est la douleur de Pavese, ce grand malheureux en amour, c'est celle de l'homme quitté ou trompé, dont parlait avec beaucoup de justesse Roland Barthes en analysant la cause précise de sa quadruple humiliation : «Comme jaloux, je souffre quatre fois : parce que je suis jaloux, parce que je me reproche de l'être, parce que je crains que ma jalousie ne blesse l'autre, parce que je me laisse assujettir à une banalité : je souffre d'être exclu, d'être agressif ; d'être fou et d'être commun.» Qui n'a pas éprouvé en effet cette détresse. Souffrir au fond d'être banal... Mais Chantal Thomas nous invite à ne pas mépriser cette souffrance. Elle souligne la puissance de ces douleurs qui nous sortent du médiocre, comme ces chagrins qui, disait Proust, «vous ôtent littéralement la vie pour bien longtemps, quelquefois pour toujours».
«Si le monde vous échappe par excès de souffrance, on peut aussi le manquer par avarice de larmes», écrit Chantal Thomas dans Souffrir... En vingt-huit fragments courts, intenses, légers, qui sont comme des «éclats de douleur», Chantal Thomas part de tableaux, de films, de scènes autobiographiques ou littéraires, pour explorer la douleur, qui, comme le dit madame de Staël, «est un pays où il y a toujours des découvertes à faire». Les fragments s'appellent abandon, attendre, bagne, enfer, mysticisme ou refus. Ils parlent de Sade, de Julie de Lespinasse (son exaltation quasi mystique dans un amour sans retour), de Schopenhauer qui semblait avoir de bonnes raisons de préférer les chiens aux femmes («S'il n'y avait pas de chiens, je n'aimerais pas à vivre»), des sévices délicieux et horrifiques des livres d'enfance (Heidi et les Petites Filles modèles), des «esclaves volontaires» du travail moderne ou de Cesar Pavese qui disait «au moins, pendant qu'on souffre, on ne s'ennuie pas».
Non, Chantal Thomas n'a pas de disposition particulière à la souffrance, elle renvoie plutôt l'image de son contraire, librement tournée vers l'excitation du plaisir selon Casanova. «Souffrir» est pourtant le titre de son nouvel opus, abécédaire des plus divers états de la souffrance extraits de ses lectures et de sa vie. Cette perle de petit essai subjectivement érudit se présente comme la face ombreuse, mais pas désespérée, de son premier du genre, paru en 1997, «Comment supporter sa liberté»... Une phase douloureuse de sa vie personnelle a motivé ponctuellement cette nécessité de répondre à une question longtemps contournée : «Que peut-on faire de la douleur, et qu'en ai-je fait, moi ?»... D'un univers à l'autre, et sans tabous, «Souffrir» rend hommage au pouvoir consolateur des livres, dont certains, confie Chantal Thomas, l'ont sauvée, de Sade, Thomas Bernhard, auquel son titre fait signe, ou Stendhal. Souffrir, c'est aussi savoir pleurer, comme la jeune fille abandonnée à ses larmes dans laquelle elle s'est reconnue au point de choisir ce tableau en couverture de son livre....
Dans cet essai sur la souffrance, l'auteur constate que notre rapport à la douleur a changé du tout au tout. Alors qu'autrefois, «souffrir était ressenti et interprété non seulement comme le lot même de l'humanité, mais comme le seul motif d'être sur terre», notre souffrance n'a plus aujourd'hui ni modèles ni rites. Aussi souffrons-nous désormais seuls, condamnés à dissimuler une douleur, à laquelle rien ne vient plus donner sens et dont le spectacle même est devenu insoutenable...
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli