Auteur : Pascal Quignard
Date de saisie : 21/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Grasset, Paris, France
Collection : Martine Saada
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-246-67931-8
GENCOD : 9782246679318
Les trois premiers tomes de Dernier royaume étaient consacrés à un temps étrange, le jadis.
Le jadis est un temps mystérieux qui s'oppose au passé. Inorienté, il travaille le présent comme la foudre le ciel, comme la lave le fond de la terre, comme le big bang le fond de l'univers, comme la pulsion inconsciente le fond de l'âme.
Les Paradisiaques - le tome IV de Dernier royaume - est consacré à un espace étrange, le paradis.
L'espace où le temps mystérieux du jadis jouit est le paradis. C'est le lieu sans faute, humide, doux, vert, perpétuellement printanier. C'est le lieu immobile, irradiant, où a lieu le coup de foudre de l'amour. Dans ce lieu on ignore tous ceux qu'on avait cru connaître. Dans ce lieu on reconnaît sur-le-champ celui ou celle qu'on ignore. C'est la définition du coup de foudre. "Frappé par la foudre" se disait en latin "fanatique". Les amants sont les seuls vrais fanatiques. Les Paradisiaques contiennent 42 contes sur la reconnaissance impossible de ceux qui se sont aimés.
Après trois volumes dont le premier lui valut le Goncourt en 2002, Pascal Quignard continue d'écrire un vaste livre en plusieurs volumes. Combien ? Je ne sais, ni lui non plus sans doute. Sans précision de genre (et surtout pas «roman») et sous des titres au pluriel (le premier avec l'article : «Les paradisiaques», le second sans : «Sordidissimes»), l'écrivain ajoute deux mouvements à sa suite. Ce nom, qui désigne aussi une forme musicale, convient mieux que ceux de récit ou d'essai pour désigner cette oeuvre inclassable. Numérotés en chiffres romains - c'est bien le moins chez le plus latin de nos auteurs -, les chapitres se font écho, reprises, comme dans un contrepoint de motifs fragmentés, de notes fulgurantes, de récits qui vous emportent vers des lointains ignorés.
Entrez dans ce «Dernier royaume», vous trouverez une femme qui revoit son mari perdu mendiant sur un trottoir, un homme qui possède sans la reconnaître sa femme devenue prostituée ; vous chercherez ces objets perdus : le cervelet de Buffon, l'étymologie du mot «fétiche» (la même que celle des «fèces»), un tableau inachevé de Matisse, un récit tronqué de Quignard ; vous regarderez monter le silence du soir, le silence de Piero della Francesca, le silence de Pontormo, le silence de Ghirlandaio, le silence de Georges de La Tour... Vous tomberez dans les lectures et les images, vous tomberez dans les mots, vous tomberez en vous-même...
Pascal Quignard aime brouiller les pistes. Est-il romancier, essayiste, biographe, conteur, poète ? L'homme à qui fut décerné le prix Goncourt, voici deux ans, se veut un peu tout cela, à vrai dire, et rien de tout cela. Pas de système, pas de thèse. Juste des hypothèses... Le projet expérimental de Dernier royaume rappelle les Pensées d'un autre Pascal. Comme lui, Quignard est l'un de ces écrivains, merveilleux, qui nous aident à devenir meilleurs ; pour cela, il nous arrache à la passivité supposée de la lecture et nous force à chercher, par des moyens dont le quotidien fait parfois oublier l'existence, les sentiers qui relient des propos apparemment insolites...
Pascal Quignard est un écrivain qui a publié plusieurs romans de facture classique, avant de s'éloigner des rives habituelles de la fiction et de sa base parisienne pour nous livrer, toujours à petite vapeur, plusieurs séries de textes courts où l'Histoire le dispute à l'imaginaire et à des réflexions plus dogmatiques. C'est quelqu'un qui s'est toujours comporté avec dignité... Les Paradisiaques et Sordidissimes témoignent d'un double souci de ne s'en remettre qu'à sa propre voix et de s'adresser à ses lecteurs d'un lieu unique, qui n'appartient qu'à lui.
Chaque volume est constitué d'une somme de récits autonomes, simples vignettes ou aphorismes, dissertations plus structurées, anecdotes diverses, tous plus ou moins taillés dans l'étoffe des mythes, des contes de fées, de la littérature japonaise et des textes antiques, et souvent marqués du sceau de l'obscur... De grands noms sont convoqués pour l'aider à tirer des bords: Mozart, Luther, Confucius, saint Augustin, Eckhart, Jonas, etc. L'auteur ne se refuse aucune considération sur le langage et montre un intérêt constant pour l'étymologie...
Les Paradisiaques et Sordidissimes sont les suites IV et V, en chiffres romains, d'un ensemble baptisé «Dernier royaume»... Comme dans les trois précédents livres, Quignard compose une sorte de fugue. Il cherche à se bâtir un royaume et à mettre en scène sa construction... Pour arriver au monde que Quignard fantasme et reconstitue, il faut également emprunter des rivières ignorées. Ce monde n'est pas le bel hier, ni même le magnifique avant-hier : c'est le «jadis». Qu'est-ce que le «jadis» ? Un état paradisiaque, musical, de l'être et de la langue... La reconnaissance est au coeur du premier livre, Paradisiaques ; la reconnaissance, ou plutôt son absence : l'auteur ne cesse d'y conter des récits de maris, de femmes et d'enfants séparés qui, réunis, ne se reconnaissent pas. Ce sont de beaux passages. La non-reconnaissance, comme le sordide dans le second livre, fait plus que peur : elle provoque une rupture pleine de fascination...
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