Auteur : Yves Ravey
Date de saisie : 07/01/2005
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-7073-1897-8
GENCOD : 9782707318978
Le septième roman d'Yves Ravey, Pris au piège, n'est pas aussi court qu'il paraît puisque, pour en tirer pleine satisfaction, il faut absolument le lire deux fois... On découvrira ainsi deux romans différents. Le premier raconte une histoire que l'on situe, pour connaître les habitudes de l'auteur, dans un quartier modeste de la périphérie de Besançon,...Un jeune garçon dont on ne connaît pas l'âge, mais qu'on devine n'avoir guère passé les dix ans au regard des problèmes de géométrie de ses devoirs du soir, qui répond si on l'apostrophe au prénom de Lindbergh et dont le père se nomme Florian Carossa, est le narrateur du livre... L'intrigue de cette première lecture se construit autour de l'arrivée dans le quartier de deux personnes se présentant rue Jouffroy-d'Abbans comme des inspecteurs sanitaires qui vont convaincre, avec des moyens fort persuasifs, les riverains que les charpentes de leurs maisons sont entièrement dévorées par des capricornes et qu'il faut les traiter au xylophène dans les plus brefs délais et à grands frais. Ce sont des escrocs et l'enjeu de l'histoire est de savoir qui se fera ou non prendre à ce piège qui ne donne pas au livre son titre. Face à la maison des Carossa vivent les Domenico qui font figure de bourgeois dans le quartier... Au mitan du livre, des circonstances plausibles (il s'agit de rapporter un échantillon vivant de capricorne là où on l'a pris) concourent à enfermer le jeune Lindbergh dans le grenier des Domenico (d'où le titre, Pris au piège) où, jusqu'à la fin, il verra ce qui ne doit pas être vu. Les trois pages pénultièmes claquent comme un coup de théâtre que la dernière vient apaiser... Reprendre maintenant la lecture au début (on peut laisser reposer un jour ou deux, voire une bonne semaine, ces trésors-là portent ferment). C'est un autre livre et vous êtes un autre homme : vous savez. Vous savez ce qu'on ne dira pas, ce qui ne devait pas être vu et le coup de théâtre en coda. Vous savez que le scénario des inspecteurs n'est qu'un leurre, que l'intrigue est ailleurs et bien plus intrigante, des phrases qui s'insinuaient à l'aveugle à la première lecture, tel le capricorne qui grignote sa solive en salivant, prennent alors toute leur saveur,...
On ne peut aborder sans inquiétude et perplexité un roman d'Yves Ravey. Une inquiétude qui ne cesse d'augmenter et de se confirmer tout au long de la lecture : qu'y a-t-il à comprendre dans ces histoires au réalisme décalé, grippé, troublé et tremblant ? Quel est le sens de ces fables dont le sujet même, parfois, s'évapore - comme dans le deuxième roman, Le Bureau des illettrés (Minuit, 1992) ? Où donc l'auteur veut-il en venir, ou nous emmener ? La brièveté des livres - le sixième roman d'Yves Ravey, Le Drap, (Minuit, 2002), qui racontait la mort de son père, compte moins de 80 pages - ne diminue pas ce sentiment d'étrangeté. On cherche à retenir quelque phrase décisive, à souligner un passage, à corner une page qui serait enfin une sorte de clef... Impossible, et l'on poursuit la lecture comme hypnotisé.
Car cette perplexité qui pourrait nous pousser à désirer des évidences plus tangibles, des romans au sol plus solide et à l'architecture mieux dessinée, se métamorphose vite en une sorte de fascination. Cette étrangeté n'appartient donc pas à un monde inconnu, elle nous est proche, comme familière. Sommes-nous, sans nous en apercevoir, "pris au piège" ?...
Ravey ne joue pas avec nos nerfs ou notre perspicacité de lecteurs. Il ne pose pas une énigme - tout est transparent, au contraire, dans son récit. Il se contente de raconter une histoire, en lui ôtant tout caractère saillant ou spectaculaire, pour ne retenir qu'une courbe d'intensité, une violence sans ostentation, assourdie par les usages sociaux, culturels, familiaux... une certaine figure de la réalité en somme. Celle que l'on néglige habituellement. C'est à partir de la matière la plus banale, la plus terne, que l'écrivain fait venir au jour cette figure inaperçue du réel...
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