Auteur : Fredric Jameson
Traducteur : Nicolas Vieillescazes
Date de saisie : 25/11/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Max Milo, Paris, France
Collection : L'inconnu
Prix : 24.90 € / 163.33 F
ISBN : 978-2-35341-035-4
GENCOD : 9782353410354
Sorti le : 23/10/2008
Comment fixer à l'oeil nu le présent de notre histoire humaine, toujours intolérable à une âme minimalement sensible ? En rêvant ses non-dits et ses fausses promesses. Depuis quelques décennies, la littérature dite de «science-fiction» s'y emploie. On conçoit généralement la SF comme la tentative d'imaginer des futurs inimaginables. Son sujet, démontre Fredric Jameson, c'est plutôt le devenir actuel de notre destin collectif.
Il ne s'agit pas pour les auteurs analysés dans ce recueil - Philip K. Dick, Ursula Le Guin, Brian Aldiss, Vonda Mclntyre, Kim Stanley Robinson ou encore William Gibson... - de nous donner des «images» du futur pour nous endormir ou nous libérer du quotidien, comme le croient encore certains critiques littéraires qui persistent à ne pas prendre l'effort d'anticipation au sérieux : la force de la science-fiction est de défamiliariser et de restructurer l'expérience que nous avons de notre présent, et ce sur un mode spécifique, nouveau, fertile en soi et pour la pensée.
La motivation profonde de la SF et du roman d'anticipation est de faire percevoir, sur un mode local et déterminé, avec une plénitude de détails concrets, notre incapacité constitutionnelle à imaginer un avenir autre. Si l'imagination individuelle y semble riche, c'est qu'elle dévoile a contrario la pauvreté mimétique, la clôture systémique, culturelle et idéologique qui nous retient tous prisonniers.
Ce recueil d'articles prolonge l'analyse majeure entamée dans Archéologies du futur. Le désir nommé utopie (Max Milo, 2007).
Fredric Jameson, né en 1934, est professeur à l'université de Duke. Il est connu à travers le monde pour ses analyses du postmodernisme et de la colonisation de la sphère culturelle par le capitalisme.
1. PROGRÈS CONTRE UTOPIE OU
PEUT-ON IMAGINER LE FUTUR ?
On verra alors que, depuis longtemps, le monde possède le rêve d'une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement.
Karl Marx
Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si violemment que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s'élève jusqu'au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le «progrès».
Walter Benjamin
Et si, loin d'être une idée, l'«idée» de progrès était en fait le symptôme d'autre chose ? C'est bien ce que suggère, non pas simplement l'interrogation des textes culturels, comme ceux de SF, mais la découverte, à l'époque contemporaine, du Symbolique en général. En effet, suite à l'apparition de la psychanalyse, du structuralisme en linguistique et en anthropologie, de la sémiotique et du champ nouveau qui en relève, la «narratologie», de la théorie de la communication, et même d'événements comme l'émergence, au cours des années 1960, d'une politique de la «conscience excédentaire» (Rudolf Bahro), nous en sommes venus à penser que les idées et concepts abstraits ne sont pas nécessairement des entités intelligibles autonomes. C'était déjà le coeur de la découverte marxienne de la dynamique de l'idéologie ; mais bien que les formulations traditionnelles de cette découverte - «fausse conscience» versus «science» - demeurent généralement vraies, l'approche marxienne de l'idéologie, nourrie de toutes les découvertes ci-devant énumérées, est elle-même devenue une forme d'analyse bien plus sophistiquée et bien moins réductionniste que l'opposition classique ne tendrait à le laisser penser.
Toutefois, du point de vue de l'«histoire des idées» traditionnelle, l'idéologie était essentiellement saisie comme une série d'opinions véhiculées par un texte narratif (un roman de SF, par exemple), dans lequel, comme le disait Lionel Trilling, ces opinions étaient soigneusement triées comme autant de raisins secs, et exposées isolément. Ainsi pense-t-on que Verne «croyait» au progrès, tandis que Wells avait ceci d'original qu'il entretenait un rapport ambivalent, agonique, d'amour-haine à l'égard de cette valeur, tantôt revendiquée et tantôt dénoncée au cours de son tortueux parcours artistique.
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