Auteur : Jocelyne Dakhlia
Date de saisie : 22/11/2008
Genre : Langues
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Etudes méditerranéennes
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-7427-8077-8
GENCOD : 9782742780778
Sorti le : 12/11/2008
C'est l'histoire d'un continent enseveli, d'une véritable langue commune, la lingua franca, disparue au fil du temps avec les conquêtes coloniales, au XIXe siècle, puis, avec les constructions politiques nationales, au XXe siècle.
C'est l'histoire d'un lien, profond, vivant, multiple et changeant qui réunit durant au moins quatre siècles, autour d'une "même" langue, l'Europe et l'Islam.
Certes, comme nous l'apprend l'auteur, Jocelyne Dakhlia, "parler une même langue n'est pas parler d'une même voix". Mais cette langue commune n'a cessé de permettre l'échange, y compris dans la guerre de course en Méditerranée, comme parmi les captifs et les renégats.
C'est l'histoire, très largement inédite, d'un lieu médian. A l'heure où l'on ne parle plus que de frontières entre les civilisations, "véritables cicatrices qui ne guérissent pas" selon Fernand Braudel, voici une nouvelle lecture du monde méditerranéen.
C'est l'histoire d'une autre Méditerranée, qui nous raconte les lieux de la mixité, de la contiguïté et des interactions entre les hommes et les femmes qui vivent de part et d'autre de cette mer entre les terres.
C'est l'histoire bien vivante d'une langue morte, qui a laissé de profondes empreintes.
C'est l'histoire exemplaire et fondatrice d'un livre événement qui va changer pour longtemps notre vision des relations entre les langues et les cultures de la Méditerranée.
T. F.
Jocelyne Dakhlia est historienne, directrice d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales).
"Un jargon qu'on parle sur la mer Méditerranée, composé de français, d'italien, d'espagnol et d'autres langues, qui s'entend par tous les matelots et marchands de quelque nation qu'ils soient." Cette langue franque, voilà près de quinze ans que Jocelyne Dakhlia, directrice d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris), en traque les moindres fragments : dans les chroniques de voyageurs, dans les récits de captivité, dans les registres de marchands, dans les correspondances diplomatiques, mais aussi dans le théâtre, de la Zingana, de Giancarli (1545), à L'Imprésario de Smyrne, de Goldoni (1759), en passant par Le Bourgeois gentilhomme, de Molière (1670)...
Lingua franca n'est pas une étude de linguiste au sens classique du terme. D'ailleurs, certaines questions âprement discutées parmi les spécialistes n'y trouvent pas de réponse définitive...
En fait, la méthode suivie évoque plutôt celle du philosophe Daniel Heller-Roazen qui, dans ses Echolalies (Seuil, 2007), propose d'identifier les "différentes couches qui composent un idiome", de révéler les "sédiments" qui constituent l'identité d'une langue, afin d'y retrouver la trace de ses locuteurs, de ses territoires et de ses usages.
LINGUA FRANCA :
UNE LANGUE MÉTISSE EN MÉDITERRANÉE
Ce que nous entendons aujourd'hui par lingua franca revêt souvent le sens métaphorique d'une langue consensuelle ou d'un "terrain d'entente", d'un lieu où les désaccords s'estompent et où l'on peut parler ensemble. Nous oublions, ce faisant, qu'à la base de ce "lieu commun", il y eut une langue métisse historiquement parlée en Méditerranée, la lingua franca méditerranéenne, que ce livre analyse et décrit jusqu'à sa disparition au milieu du XIXe siècle. Langue du Bourgeois gentilhomme, référence littéraire, surtout comique, aussi bien que langue du commerce et surtout de la réduction en captivité, nous avons oublié à quel point la langue franque s'imposait alors comme une réalité banale, très présente, et ce dans les domaines les plus divers du rapport avec le "Turc" ou de la représentation de l'altérité islamique.
Son histoire, en effet, ne s'énonce pas sous le signe univoque du consensus, mais bien dans un contexte d'extrême tension géopolitique, celui de la guerre de course notamment, entre l'Europe occidentale et la Méditerranée islamique; une tension analogue à celle que nous connaissons aujourd'hui, tout aussi paradoxale tant les circulations et les échanges s'intensifient parallèlement aux conflits. Cette étude fait donc apparaître la production d'une langue commune révélant toutes formes de continuums culturels et linguistiques d'une rive à l'autre de la Méditerranée, un continuum bien plus important qu'on ne le conçoit de nos jours, mais qui n'aboutit pas, pour autant, à l'élision des lignes de démarcation et de clivage.
Bien au contraire, la lingua franca, comme langue à part et langue par excellence du contact avec l'autre, réaffirme une forme un espace liminaire, dans le moment même où elle atteste une communauté de langue et de repères. Il s'agit en cela d'un rapport non identitaire à la langue et donc d'une langue qui ne saurait être de "civilisation" ni même de prestige, conception de la langue fort déroutante pour nous aujourd'hui, mais qui nous aide à discuter l'adéquation entre langue et culture que nous établissons si spontanément. En situation d'adversité et de conflit, jusqu'à quel point, en effet, s'autorise-t-on à parler une même langue ? Peut-on concevoir une langue neutre ?
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