Auteur : François Noudelmann
Date de saisie : 04/12/2008
Genre : Philosophie
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-07-012195-3
GENCOD : 9782070121953
Sorti le : 30/10/2008
L'engagement de Sartre dans l'Histoire est connu, ses discussions avec Che Guevara, ses déclarations incendiaires contre la colonisation, ses harangues sur un tonneau de Billancourt... Sait-on qu'en pleine euphorie militante, Sartre réservait chaque jour du temps pour le piano ? Il déchiffrait des partitions de Chopin ou Debussy. L'homme qui incarnait son siècle vivait des intensités et des rythmes secrets.
Comment la philosophie s'accorde-t-elle à cette pratique en contrebande ? Nietzsche, qui se rêvait compositeur plus que philosophe, adopta le piano comme son diapason, la table d'évaluation de ses idées, l'instrument de ses transfigurations intimes. Combattre Wagner, vaincre la lourdeur, épouser Lou, devenir méditerranéen... il joua sa vie sur le clavier, même pendant sa folie.
Décider de vivre en musique engage le corps amoureux. Barthes le comprit, à l'écart des codes dont il était devenu le théoricien. Le piano lui offrit une échappée hors des discours savants. Musicien, il découvrit une autre érotique, tantôt berceuse enfantine, tantôt pourvoyeuse de pulsions.
Le jeu musical transporte une gamme d'affects qui se prolongent dans la vie sociale et intellectuelle, de sorte que la pratique du piano ne laisse pas intact le reste des jours. Doigtés, allures, sensualités, tout se livre sur la touche.
François Noudelmann, professeur à l'université Paris-VIII et «visiting professor» à Johns Hopkins University, a écrit plusieurs livres sur les fictions du temps. Il anime «Les vendredis de la philosophie» sur France Culture.
Sartre jouait du piano; Nietzsche jouait du piano; Barthes jouait du piano. A priori, la musique est très antiphilosophique, puisqu'elle ignore la conscience, qu'elle court-circuite les concepts : elle fait pénétrer l'homme dans le monde, et l'homme dans le monde sans aucun intermédiaire, mais elle est également le monde à elle toute seule. Faire de la musique, car c'est bien de pratique qu'il s'agit dans ce livre, et non d'écoute, c'est à la fois sortir du monde, aussi radicalement qu'en s'évanouissant - mais sans s'évanouir, justement, bien au contraire : y a-t-il une activité humaine qui requière plus de pensée ? -, et s'y installer tout entier. En jouant, le philosophe quitte la description du monde, il cesse de l'analyser, il ne cherche plus à le comprendre : il est dedans, et même il s'y replonge. L'auteur de cet essai brillant, François Noudelmann, parle de «réglage» : de loin en loin, une petite cure de clavier vous remet les idées en place.
Le piano est pour Sartre un contretemps. Il en joue contre son temps. Chopin contre Marx et Fidel Castro. Le repli privé contre l'engagement public. L'auteur de L'Idiot de la famille n'est pas le seul philosophe à avoir fait une âme soeur du piano bourgeois - ce meuble de salon, mi-instrument d'accompagnement, mi-animal de compagnie. François Noudelmann ajoute les cas de Nietzsche et de Roland Barthes...
Et le toucher de François Noudelmann, philosophe lui aussi pianiste amateur ? A juger de son ramage musical par sa plume littéraire, son jeu ne peut être qu'élégamment phrasé, et richement timbré...
Lui-même pianiste, Noudelmann a développé une tendre écoute de la philosophie. Mieux : dans son nouvel essai, il envisage la musique comme un espace discret et fabuleux, où les philosophes donnent rendez-vous à leurs admirateurs pour leur montrer un visage radicalement neuf. Mettez ces brillants esprits devant un piano, dit-il, et vous les verrez soudain comme vous ne les avez jamais vus. Vous découvrirez chez eux, non une part d'ombre, un élément d'opacité, mais le foyer d'une autre lumière...
Sous la plume de François Noudelmann, le piano devient l'instrument d'une telle résistance. Son révélateur, plutôt. Et donc le support d'une écoute approfondie, d'un amour redoublé : lorsqu'on est épris d'une oeuvre, quand on est fou d'une écriture, rien n'est plus délicieux que de la voir chavirer.
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