Auteur : Josef Winkler
Traducteur : Bernard Banoun
Date de saisie : 14/11/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Prix : 15.80 € / 103.64 F
ISBN : 978-2-86432-548-2
GENCOD : 9782864325482
Sorti le : 25/09/2008
Rien ne destinait Josef Winkler, fils de paysans autrichiens, né dans une ferme des Alpes de Carinthie en 1953, à devenir l'un des grands écrivains de sa génération. Rien, sinon une secrète et farouche volonté de témoigner de la cruauté du monde dans lequel il a grandi, de l'asservissement des êtres aux codes de la religion. Pour résister à la violence du monde qui l'entoure, le jeune écrivain s'est cherché et a trouvé très tôt des alliés : Jean Genêt, Kafka, Dostoïevski, Julien Green sont quelques-uns des écrivains sous l'invocation desquels il a placé son oeuvre.
En Autriche, et surtout en Allemagne où il publie tous ses livres, Josef Winkler s'est d'abord fait connaître par une suite de romans d'inspiration autobiographique, qui ont rendu célèbre le village dans lequel il a grandi, incendié par des enfants au dix-neuvième siècle et rebâti en forme de croix, en signe d'expiation. Révélé en France par la traduction de son cinquième roman, Le Serf, il a montré depuis qu'il était capable de décrire avec la même force baroque et visionnaire la misère et la splendeur des rues de Naples (Cimetière des oranges amères) ou les bûchers funèbres de l'Inde (Sur la rive du Gange).
Il était temps de faire découvrir au public français le livre qui, quelques années avant Le Serf, a marqué le sommet de la première période de l'oeuvre de Josef Winkler. Paru en 1982, Langue maternelle reste à ce jour le plus symphonique de ses livres : une symphonie où les principaux thèmes devenus familiers à ses lecteurs (le sexe, la mort et les rituels funéraires, la souffrance animale, le poids de culpabilité que le catholicisme fait peser sur les hommes) atteignent, par la vertu incantatoire de l'écriture, à une intensité proche de l'hallucination. Avec Langue maternelle, l'auteur a donné à la langue allemande une forme nouvelle de «saison en enfer».
Après de nombreuses distinctions, dont le prix Alfred Döblin, Josef Winkler vient de se voir décerner en 2008 le prix Büchner, la plus haute distinction des lettres allemandes, pour l'ensemble de son oeuvre.
Traduit de l'allemand par Bernard Banoun
«J'engage le matin le combat avec la langue dans l'espoir que le soir je vainque, l'air brave, sur le champ de bataille du clavier, mais à chaque fois je sors vaincu.» Défaite héroïque qui a donné en 1982 ce roman âpre et fascinant, premier chef-d'oeuvre de ce romancier qui n'avait pas encore trente ans. Un texte fondateur de la modernité autrichienne, à découvrir d'urgence.
A l'image de la «nobélisée» Elfriede Jelinek (La Pianiste) ou d'un Peter Handke, Winkler s'ancre en effet dans la tradition, noire et hargneuse, d'une littérature qui répond par la violence des mots aux trop insouciants chants tyroliens. S'il est encore méconnu dans l'Hexagone, ce quinquagénaire est considéré dans le monde germanique comme un écrivain de première importance (il a reçu pour l'ensemble de son oeuvre le prix Büchner 2008, le Goncourt allemand)...
Deuxième volet d'une trilogie autobiographique dans laquelle Winkler évoque son enfance et sa région natale - la Carinthie, dont, pour l'anecdote, Jörg Haider fut un temps gouverneur...
J'étais bleu, je criai à en devenir cramoisi. Je veux ma poupée en raphia. Encore tout couvert de sang et de mucus, je sentais déjà le contact de sa peau, je respirais son odeur. Aussitôt la poupée en raphia se mit à me raconter sa venue au monde, elle me parla de sa mère, de son père, de sa naissance sans mucus ni sang. De même qu'une Indienne s'accroupit pour mettre son enfant au monde, sa mère au milieu de la steppe s'était extirpé du bas-ventre d'innombrables masques mortuaires d'enfant avant de donner naissance à la poupée. Sitôt hors du ventre maternel, elle était passée entre les mains d'un enfant, puis d'un autre, et d'un autre encore. À l'instant de ma mort, un oiseau des morts pointera la tête hors de l'oeuf. Je voudrais pour cercueil un oeuf de taille humaine. Les fossoyeurs devront veiller d'abord à ce que la corde ne glisse pas sur la paroi lisse de l'oeuf, ensuite à ce que la coquille ne se brise pas. Un jour que j'étais debout au milieu du fenil, poings fermés, tête dressée, je sentis le jaune et le blanc d'oeuf dégouliner entre mes doigts et les coquilles craquer dans mes paumes. J'entre dans la maison et je cherche une poupée. Ses yeux bleus sont grands ouverts. Je la prends et la pose, sur le ventre, dans le creux de ma main. Les yeux fixés sur ses jambes à demi nues, je me dis que je pourrais être son amant. J'ouvre les deux boutons au dos de son vêtement et du bout de mon index droit j'éprouve la douceur de sa peau. Je vois son dos fendu en deux et mes yeux deviennent secs. J'ôte le bonnet vieillot dont elle est affublée et lui passe la main dans les cheveux.
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