Auteur : Joyce Carol Oates
Traducteur : Claude Seban
Date de saisie : 01/07/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : P. Rey, Paris, France
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 978-2-84876-121-3
GENCOD : 9782848761213
Sorti le : 01/10/2008
En 1936, les Schwart, une famille d'émigrants fuyant désespérément l'Allemagne nazie, échouent dans une petite ville du nord de l'État de New York où le père, Jacob, un ancien professeur de lycée, ne se voit offrir qu'un travail de fossoyeur-gardien de cimetière. Un quotidien fait d'humiliations, de pauvreté et de frustrations va les pousser à une épouvantable tragédie dont Rebecca, la benjamine des trois enfants, sera le témoin.
Ainsi débute l'étonnante vie à multiples rebonds de Rebecca Schwart : après avoir épousé Niles Tignor, un homme abusif et dangereux, elle doit fuir pour protéger son petit garçon, et tenter de se reconstruire. Les villes, les métiers, les hommes défilent, jusqu'à sa rencontre avec Chet Gallagher, promesse d'un bonheur enfin possible. Mais surgit alors le désir profond, d'abord inconscient, de retrouver son passé cruel de «fille du fossoyeur», de se rattacher en fin de compte à sa véritable identité. Le destin ne le lui permettra qu'au terme d'une existence d'intranquillité, dans les dernières pages bouleversantes de ce roman.
L'apprentissage des hommes, du mariage, de la maternité, les combats d'une femme dans la société américaine de l'après-guerre racontés par Joyce Carol Oates au sommet de son talent, font de ce livre un hymne inoubliable à la résilience et à la survie.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban
Joyce Carol Oates, née en 1938, est l'auteur d'une oeuvre considérable qui l'a placée au premier rang des écrivains contemporains. Elle a reçu le prix Femina étranger en 2005 pour Les Chutes.
«Avec La fille du fossoyeur, Joyce Carol Oates nous offre son chef-d'oeuvre, un témoignage passionnant de la résilience de l'esprit humain.» (Michael Connelly)
«La fille du fossoyeur, c'est Joyce Carol Oates au sommet absolu de son art : fascinant, intense, unique de vision et de puissance.» (Scott Turow)
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Prologue :
«Dans le monde animal les faibles sont vite éliminés.» Dix ans qu'il était mort. Dix ans que son corps mutilé était enterré. Dix ans que personne ne le pleurait. On aurait pensé que depuis le temps, elle, sa fille adulte, mariée et mère de son propre enfant, serait débarrassée de lui. Dieu sait qu'elle avait essayé ! Elle le haïssait. Ses yeux kérosène, son visage pareil à une tomate bouillie. Elle se mordait les lèvres au sang à force de haine. Là où elle était le plus vulnérable, au travail. Sur la chaîne de montage de Niagara Fiber Tubing où le bruit abrutissant la mettait dans un état second, elle l'entendait. Quand ses dents s'entrechoquaient sous les vibrations du tapis roulant, elle l'entendait. Quand elle avait un goût de bouse sèche dans la bouche, elle l'entendait. Elle le haïssait ! Se retournait, ramassée sur elle-même, se disant que c'était peut-être une plaisanterie, une blague grossière, un de ses connards de camarades qui lui hurlait quelque chose à l'oreille. Comme si les doigts d'un type lui tripotaient les seins à travers la combinaison ou se coulaient entre ses jambes et elle était paralysée, incapable de détourner le regard des longueurs de tube sur le tapis de caoutchouc qui avançait par saccades et toujours plus vite qu'on ne le voulait. Ces satanées lunettes embuées qui lui blessaient le visage. Elle fermait les yeux, respirait par la bouche ce sale air plein de poussière, ce qu'elle savait ne pas devoir faire. Un instant de honte, annihilant, vivante-ou-morte-quelle-importance, qui la submergeait parfois dans les moments d'épuisement ou de tristesse, et elle prenait à tâtons sur le tapis l'objet qui n'avait plus de nom, plus d'identité ni d'utilité, risquant de se faire happer la main et broyer la moitié des doigts par la presse avant de réussir à secouer son emprise, à se libérer de lui qui parlait avec calme sachant qu'il se ferait entendre malgré le vacarme des machines. «Voilà pourquoi tu dois dissimuler ta faiblesse, Rebecca.» Le visage près du sien comme s'ils étaient des conspirateurs. Ils ne l'étaient pas, ils n'avaient rien en commun. Ils ne se ressemblaient en rien. Elle haïssait l'odeur aigre de son haleine. Ce visage qui était une tomate bouillie, éclatée. Elle avait vu ce visage exploser, sang, cartilage, cervelle. Elle avait ôté ce visage de ses avant-bras nus. Elle avait ôté ce visage de son propre visage ! Elle l'avait retiré de ses cheveux. Dix ans auparavant. Dix ans et presque quatre mois jour pour jour. Car jamais elle n'oublierait ce jour. Elle n'était pas sa fille. Elle ne l'avait jamais été. Elle ne devait rien non plus à sa mère. On ne pouvait discerner aucune ressemblance entre eux. Elle était une femme adulte âgé maintenant de vingt-trois ans, ce qu'elle trouvait stupéfiant. Elle avait vécu si longtemps. Elle leur avait survécu. Elle n'était plus une enfant terrifiée. Elle était l'épouse d'un homme qui était un vrai homme et pas un poltron larmoyant, un assassin, et cet homme lui avait donné un enfant, un fils, que lui, son père mort, ne verrait jamais. Quel plaisir de savoir qu'il ne verrait jamais son petit-fils, ne murmurerait jamais ses mots empoisonnés aux oreilles de l'enfant. Mais il s'approchait encore d'elle. Il connaissait sa faiblesse. Lorsqu'elle était épuisée, l'âme de la taille d'un grain de raisin ratatiné. Dans le vacarme de l'usine où ses mots avaient acquis le rythme et l'autorité d'une machine puissante, lui martelant le crâne jusqu'à la réduire à une soumission hébétée.
«Dans le monde animal les faibles sont vite éliminés. Voilà pourquoi tu dois dissimuler ta faiblesse, Rebecca. Il le faut.»
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