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L'identique et le différent : entretiens avec Caroline Broué

Couverture du livre L'identique et le différent : entretiens avec Caroline Broué

Auteur : Françoise Héritier

Date de saisie : 26/06/2008

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : Ed. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, France | France-Culture, Paris, France

Collection : Monde en cours

Prix : 11.00 € / 72.16 F

ISBN : 978-2-7526-0424-8

GENCOD : 9782752604248

Sorti le : 19/06/2008


  • La présentation de l'éditeur

Après une enfance marquée par la guerre et les traditionnelles vacances en Auvergne, où elle apprend les savoir-faire du terroir tout en observant l'organisation des liens familiaux, Françoise Héritier choisit l'ethnologie pour formation intellectuelle et l'Afrique pour terrain d'étude. Spécialiste des systèmes de parenté et d'alliance, elle a également travaillé sur des sujets aussi divers que le féminin/masculin, l'inceste, la violence... Généreuse et passionnée, celle qui a inscrit «l'anthropologie dans la cité» s'est aussi engagée sur des questions de société cruciales, comme le sida ou la parité.

Françoise Héritier a succédé à Claude Lévi-Strauss au Collège de France, où elle fut la seconde femme à être élue. Elle s'entretient ici avec Caroline Broué.





  • Les premières lignes

Premier volet
Au commencement était la terre

Caroline Broué. - Françoise Héritier, bonjour. Vous êtes une femme plutôt discrète et réservée et, à ce titre, peu connue du grand public : on vous voit peu dans les médias. Et pourtant, en tant qu'anthropologue, vous avez travaille sur des sujets qui touchent absolument tout le mon La famille, l'inceste, la contraception, les rapports entre masculin et féminin, la violence, corps. Et même la mécanique des liquides corporel», puisque vous avez travaillé sur le sang, le lait, le sperme, la salive, la sueur... et j'en passe. Vous avez recensé ces réflexions dans une dizaine d'ouvrages. Disons aussi que vous êtes professeur honoraire au Collège de France, ou vous étiez titulaire de la chaire d'Etude comparée des sociétés africaines. Vous avez également dirigé pendant seize ans le Laboratoire d'anthropologie sociale. Vous y avez succédé à Claude Lévi-Strauss lui-même. Et vous êtes aussi directrice d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.
On va essayer, lors de ce premier entretien, de connaître un peu mieux la femme que vous êtes. Ce qui a fait de vous l'anthropologue que vous êtes devenue, ce qui vous a constituée, et mue tout au long de votre vie. Françoise Héritier, est-ce qu'on peut dire qu'au commencement était la terre ? À la fois terre de votre famille paysanne et terre comme substance du monde ?

Françoise Héritier. - Terre comme substance du monde, ce serait me donner des ambitions que je n'endosse pas. Mais terre comme substrat familial et comme plaisir à vivre, oui, certainement. Parce que je suis d'une ascendance paysanne des deux côtés. Certes, je suis maintenant parisienne depuis de nombreuses années. Mais je représente la deuxième génération. Mes parents déjà étaient des fonctionnaires de l'Etat. En revanche, mes grands-parents et mes arrière-grands-parents des deux lignées étaient des paysans. Plus précisément, en ce qui concerne la branche paternelle de ma famille, ce sont des Auvergnats du Livradois, c'est-à-dire d'un «pays», comme on dit, un pays particulier du département du Puy-de-Dôme, en face des monts du Forez, et de l'autre côté d'une vallée où se trouve la ville la plus connue, Ambert, capitale du Livradois. Ambert est connue à cause d'un roman et de sa mairie ronde, forme peu courante pour les mairies des villes et des villages de France. Mes grands-parents, mes arrière-grands-parents étaient originaires de cette région, habitant dans des villages aux noms auvergnats sonores et très beaux : La Chapelle-Agnon, Bertignat, Vertolaye, Saint-Amand-Roche-Savine, Grandval, l'Imberdis. Ce sont des noms qui ont bercé mon enfance. Quant à ma mère, elle était bourguignonne, mais du sud de la Bourgogne. Pas la grande Bourgogne dijonnaise, celle du Charolais, où on élève les fameux grands boeufs blancs. Une région qui se situe dans un triangle dont les villes principales, à cheval sur deux départements, sont Roanne, Digoin et Paray-le-Monial. Paray-le-Monial est connue pour son église romane, extraordinaire. C'est l'une des plus fameuses de cette région de Saône-et-Loire, avec celle d'Anzy-le-Duc. Or, il se trouve que je suis une enfant de la Deuxième Guerre mondiale. Je suis née en 1933, et mes parents vivaient alors à Saint-Etienne. Il y avait des restrictions alimentaires qui étaient assez sévères. Et pendant toute une période allant de 1939 à 1945 - et même au-delà -, mes parents nous envoyaient toujours, ma soeur, mon frère et moi, pour de longues vacances d'été dans cette famille auvergnate du Livradois. Parce que là, eh bien, on faisait le pain à la ferme, des grandes tourtes de pain. Il y avait du beurre, il y avait du fromage, il y avait du lard. Et régulièrement, on nous pesait... J'ai gardé un souvenir précis de ces moments ; pour peser les veaux, on se servait de balances dont j'ai oublié le nom : l'animal est suspendu par des sangles à une barre pourvue d'un crochet maintenu à une poutre et munie d'un contrepoids. On nous asseyait sur les sangles tout comme les veaux, et on nous pesait pour voir si nous avions pris du poids durant l'été. Ce qui était bien sûr le cas.


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