Auteur : Richard Sennett
Traducteur : Pierre-Emmanuel Dauzat
Date de saisie : 25/06/2008
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Hachette Littératures, Paris, France
Collection : Pluriel
Prix : 6.90 € / 45.26 F
ISBN : 978-2-01-279358-3
GENCOD : 9782012793583
Sorti le : 11/06/2008
Professeur à la London School of Economics et à la New York University, Richard Sennett est l'auteur de Le Travail sans qualités (10/18, 2004), et, dans la collection " Pluriel ", de Respect. De la dignité de l'homme dans un monde d'inégalité (2005). Ses essais l'ont imposé en Europe comme l'une des figures les plus originales de la critique sociale d'aujourd'hui.
Richard Sennet se penche, dans cet essai, sur les ruptures qu'introduit le nouveau capitalisme par rapport aux aspirations libertaires des années soixante. A l'éclatement des bureaucraties et des contraintes répond désormais la fragmentation de la vie sociale et des êtres humains. Et à la dissociation du pouvoir et de l'autorité, sur un plan politique, correspond, sur un plan économique, la fracture entre la réussite personnelle et le progrès social. En d'autres termes, nous assistons à une véritable dérive non progressiste de la culture néo-capitaliste.
L'individu à l'ère de la fragmentation est ainsi soumis à trois pressions considérables : être capable de se définir à travers de constantes mutations professionnelles et en l'absence d'institutions susceptibles de donner un sens à la vie ; rester à la hauteur dans une société où le talent n'a plus sa place et où les compétences deviennent rapidement obsolètes ; être friand de nouveauté au lieu de se souvenir du passé. Sennett parie sur une révolte contre cette culture de la superficialité, où le consumérisme tient lieu de politique et les gadgets de mesures sociales.
Extrait de l'introduction :
Voici un demi-siècle, dans les années 1960 - dans cette époque fabuleuse de liberté sexuelle et de libre accès aux drogues -, de jeunes gauchistes à l'esprit de sérieux visaient les institutions, en particulier les grandes sociétés et les grandes administrations publiques, dont la taille, la complexité et la rigidité paraissaient tenir les individus dans une poigne de fer. La Déclaration de Port Huron, document fondateur de la Nouvelle Gauche en 1962, était également rude envers le socialisme d'État et les multinationales; les deux régimes avaient tout l'air de prisons bureaucratiques.
L'histoire a partiellement exaucé les voeux des inspirateurs du texte. Le régime socialiste des plans quinquennaux et de la centralisation économique a disparu. Tout comme l'entreprise capitaliste qui offrait aux salariés des emplois à vie, et qui offrait année après année les mêmes biens et services. Quant aux services sociaux comme la Santé et l'Éducation, ils sont devenus moins rigides et se sont faits plus modestes. L'objectif des dirigeants aujourd'hui, comme des gauchistes voici cinquante ans, est de démanteler les bureaucraties rigides.
Reste que l'histoire a exaucé les voeux de la Nouvelle Gauche sous une forme perverse. Les insurgés de ma jeunesse croyaient qu'en démantelant des institutions ils pourraient produire des communautés : des relations face-à-face de confiance et de solidarité, des relations constamment négociées et renouvelées, un champ communautaire où chacun deviendrait sensible aux besoins d'autrui. On est loin du compte. La fragmentation des grandes institutions a laissé la vie de plus d'un dans un état fragmentaire : les lieux de travail ressemblent davantage à des gares de chemin de fer qu'à des villages, tandis que la vie familiale est désorientée par les exigences du travail ; la migration est l'icône de l'âge de la mondialisation. On ne s'installe plus, on déménage. L'éclatement des institutions n'a pas produit davantage de communauté.
Si vous êtes enclin à la nostalgie - quelle âme sensible ne l'est pas ? -, vous trouverez dans cet état de choses un motif de regret supplémentaire. Les cinquante dernières années ont pourtant été une période de création de richesse sans précédent, en Asie et en Amérique latine aussi bien que dans le Nord : toute une génération de richesse nouvelle profondément liée au démantèlement de bureaucraties publiques et privées figées. De la même façon, la révolution technique de la dernière génération n'a nulle part été plus florissante que dans les institutions où le contrôle central est le moins marqué. Cette croissance se paie au prix fort : une inégalité économique et une instabilité sociale sans cesse accrues. Toujours est-il qu'il serait irrationnel de penser que cette explosion économique n'aurait jamais dû se produire.
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