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Aux innocents la bouche pleine

Couverture du livre Aux innocents la bouche pleine

Auteur : François Simon

Date de saisie : 08/07/2008

Genre : Documents Essais d'actualité

Editeur : R. Laffont, Paris, France

Prix : 18.00 € / 118.07 F

ISBN : 978-2-221-11104-8

GENCOD : 9782221111048

Sorti le : 22/05/2008


  • La présentation de l'éditeur

«Comme d'habitude et par naturelle distraction, j'avais mal commandé mon entrée (un bouillon de langoustines gentiment banal) alors qu'en face il y avait un somptueux marbré de boudin noir au foie gras. Le décor, vous l'avez aussi déjà dessiné sur la buée des songes : un bistrot gourmand, des sous-verre au mur, des miroirs, l'ampoulement désuet des années, des affiches, des boiseries. On voudrait parfois se laisser enfermer à double tour dans ces petites républiques oubliées, ces duchés en chaussons, voir le monde défiler à l'extérieur tout en savourant lentement un cornas des familles. Un carré d'agneau somptueux vous réveille de votre torpeur. Il est signé du boucher Hugo Desnoyer, on en revient immédiatement à remettre les curseurs au bon endroit. Juteux, herbacé, une petite merveille qu'accompagnaient méthodiquement et fermement de solides pommes de terre frites. Ce genre de composition, c'est imparable, chacun à sa place, chacun dans son rôle : les patates font les roues du carrosse, la viande se pavane, c'est comme ça la vie.»

François Simon est journaliste au Figaro et chroniqueur à Paris Première.



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  • La revue de presse - Paris-Match du 19 juin 2008

Avec François Simon, on n'est jamais déçu. C'est le critique gastronomique du «Figaro», et ses chroniques sont toujours savoureuses. Là, il en réunit une trentaine, agencées comme le roman d'un homme cherchant le restaurant parisien idéal pour parvenir à ses fins avec une femme. Ce n'est plus de la littérature, c'est au-delà. De la civilisation : grignotage, bavardage et marivaudage, les mamelles de notre art de vivre. Une certaine idée de la France, tout simplement.
Des trois-étoiles aux petits bistrots et du Palais-Royal à Belleville, il traîne un peu partout. C'est un méticuleux : il cherche le Graal dans tous les steaks-frites...
En vérité, il adore vivre dans une ville pleine de grandes tables. Certaines sont vulgaires quand elles servent les asperges creusées comme des canoës pour y glisser du caviar, mais pourquoi pester quand on observe à la table voisine des hommes d'affaires sinistres et gris fondre dans les grands bordeaux comme un cachet d'aspirine et ressortir colorés et radieux ? C'est Paris, c'est du théâtre et c'est de la frime mais, avec François Simon, c'est un délice, comme une spécialité locale, l'art de mettre une vraie profondeur dans la futilité. La cuisine, c'est bien plus que de la cuisine.



  • Les premières lignes

On ne devrait jamais voir un cuisinier qui mange

Paris n'a plus de ventre. Mais un nombril. Les Halles sont parties dans la périphérie, sous glace et polystyrène. En deux coups de cuiller à pot, le centre s'est déplacé place de la Madeleine. S'y entassent avec une certitude impassible les enseignes les plus décidées : Hédiard, Fauchon, Maison du Caviar, de la Truffe, Baccarat... logiquement, on devrait avoir le tournis, pester devant tant de tentations. Le centre-ville est devenu mou. Satisfait. Il manque d'allure, de sens, de chien. C'est un peu comme Paris, vaquant comme ses modes, par embardées. Sans cette exaltation qui empourpre, éventre. L'église de la Madeleine durement plantée est sans doute posée comme un reproche lancinant. Elle empêche toute lisibilité, tout recul. Elle cadre la gourmandise comme un car de gardes républicains. Mine de rien avec ses airs détachés, sa collection de colonnes rangées comme des crayons à papier, son front de bicorne, elle est comme une mère fouettarde veillant à ce que l'on se range par deux avec les sacs estampillés. Elle est là comme une pierre lourde.
Il était midi pour ce rendez-vous. L'heure idoine pour devancer tous les métronomes. À ce moment, les restaurants sont désarmés. Ils se préparent. Ils sont sans défense, rattrapant le temps perdu, faisant chauffer les colles, lustrant les nickels, admonestant les serveurs retardataires. Parfois même, les cuisiniers mangent à une table. Il faut les voir, comme surpris dans une séance d'anthropophagie. Les yeux éberlués. Ils becquettent comme des coureurs cyclistes, le dos cassé, le nez dans le guidon. Ils sont déjà dans la transe industrieuse. Que mangent-ils ? Des restes, des bouts (de ficelle), des plats obsessionnels, roboratifs, des plats fétiches revenant comme une ritournelle enfantine (grosses plâtrées de pâtes, viandes outrageusement poivrées, salade de bric et de broc, yaourt au chocolat). C'est rarement appétissant. Comme du plâtre, un enduit, un bouche-trou. Comme s'ils se vengeaient de l'engeance alimentaire. Ils sont déjà dans le tunnel. Sont dans la zone interdite, celle des clients ; les bien habillés, les propres. Eux sont déjà dans la fumée, les odeurs et le gras. Ils sont déportés, en transit, bouffent comme des dératés. Les cuisiniers mangent vite. Ils ont cette impatience des hallucinés. Ils sont précipités comme leurs sauces. Comme s'ils allaient trouver la réponse à une question qu'on ne leur pose jamais. Ils sont habillés comme des forçats. De blanc approximatif, de pantalons noués à la va j'te, vestes serrées. De toutes les façons, il fera bientôt trop chaud, trop exigu. Ils causent à peine. Des mots vraqués, bousculés, réduits. Pas le temps. Jamais vraiment prêts. Toujours ce retard que l'on va chercher, histoire de faire monter la pression. Il devient presque organique, ressemble à un plat de nerfs.
On ne devrait jamais voir un cuisinier qui mange.


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