Auteur : Serge Rivron
Date de saisie : 17/06/2008
Editeur : J.-P. Huguet, Saint-Julien-Molin-Molette, Loire
Collection : Les soeurs océanes, n° 6
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-35575-024-3
GENCOD : 9782355750243
Sorti le : 04/06/2008
«J'aimais l'argent, il faudrait être Saint. Les questions d'idéal sont ce qu'il y a de plus fragile en nous. Un rhume, un amour malmené, un échec professionnel, un voisinage insupportable, une trop jolie voiture, une dette, l'envie... les autres, tout menace. Y compris l'idéal, s'il ne se réalise pas un peu, alors... Qui n'est pas un Saint est un tricheur. Jusqu'à l'abaissement. Jusqu'à la vomissure.»
Michel aime l'art, l'argent, les femmes. Revenu de tout, sauf d'un imprécis besoin d'absolu, ou d'éperdu, il entre dans la spirale vertigineuse de la chair, et de ses mystères - au sens sacré du terme. La chair, celle qui, de la naissance à la mort, de la jouissance à l'horreur, triomphe en nous, toujours. Entre les salons mondains de Paris, le bordel du Callao, au Pérou, et le monastère de Poblet, en Espagne, nous suivons une intrigue qui met petit à petit aux prises le sexe et le sacré, dans leurs liens inexorables. Un roman d'une force expressive rare, qui se joue - non sans ironie - de tous les styles, ressuscitant tour à tour Pascal et Céline, Bernanos ou Bloy. Un érotisme mystique, à fleur... de chair.
Michèle Narvaez
Pages arrachées
Ah ! Les turpitudes du sexe... Elles vendent leur corps vingt fois par jour, et je me suis longtemps demandé ce qu'il y avait de méprisable à le leur louer. On fait tellement pire avec l'argent. Quand j'étais gosse y'en avait une qui était ma voisine. On était du même quartier. Elle tapinait à 10 Francs la passe (ce prix, il y a longtemps) sur le «boulevard de ceinture», comme on disait alors à Lyon, au bord du canal de Jonage, quand les pêcheurs, les amoureux du samedi soir et les cadres en maraude pouvaient encore arrêter leur voiture sur les bas-côtés. L'après-midi on la croisait en sortant de l'école, toute déshabillée dans ses tissus moulants, sa jupe en haut des cuisses, son corsage déboutonné. L'hiver avec des bottes blanches, un manteau bordé de fourrure. Les ongles peints, la bouche rouge. Elle partait comme ça faire sa journée, où elle en revenait, je n'ai jamais bien su. Elle croisait nos mères, impassible, mais on sentait sa gêne un peu, et les regards qui se détournent. Je ne savais pas ce qu'était «le plus vieux métier du monde». Je pensais seulement qu'il était fatigant, vu qu'il était vieux, et je me demandais alors comment il se faisait qu'elle était bien plus belle et bien mieux habillée que les ouvrières des usines du coin, qui sortaient des conserveries Lenzbourg ou de Berliet le regard creux, la peau jaunasse et les cheveux mal coiffés - elles qui faisaient un métier forcément plus jeune.
Elle avait à peine 20 ans, je l'ai su plus tard. La plupart des hommes qui la regardaient, s'ils étaient seuls, avaient l'air de la désirer ; certains tournaient la tête, lentement compassés, songeurs, mais jamais dédaigneux. Indifférente à ce ballet, où le regret des tendresses impossibles se mêlait à la tristesse des désirs inavouables, elle semblait porter en elle (tout, en elle : sa démarche, son geste pour laisser derrière elle la cigarette à bout filtre qu'elle fumait quelquefois, ses regards aux collégiens qui retenaient leurs quolibets, son maquillage arrogant, son déhanchement maladroitement luxurieux) un secret plus fort que le statut de sa misère, un secret par quoi toutes les couleurs du monde environnant pâlissaient, frappées dans leur être du sceau de cette existence à la fois terriblement vile et terriblement absente, et qui laissait les passants au bord de sa route imaginée, comme le terne état d'un présent à jamais grégaire, et servile. Elle avait d'autres projets. La putain faisait au monde entendre sans le dire le bruit des coups de queues qui remplissaient son ventre de monnaie, comme une tirelire. À cette époque on offrait aux enfants qui atteignaient l'âge de raison un cochon creux en plâtre rose, avec une fente dessus.
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