Auteur : Anne Serre
Date de saisie : 02/07/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Mercure de France, Paris, France
Collection : Bleue
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-7152-2850-4
GENCOD : 9782715228504
Sorti le : 15/05/2008
Pendant vingt ans, quinze ans, et de plus en plus intensément avec le temps, le Narrateur eut l'oeil fixé sur Fanny, son amie. Il la considéra mille fois de dos, de profil, de face avec douceur car Fanny redoutait un peu les regards dans les yeux. Il était sensible à son corps dur, ferme, et parfois à demi mort comme celui de L'Homme pétrifié. Dans ce corps, quelque chose était figé et ne circulait pas : le sang ? la lymphe ? C'était avec des mots, ses mots - pauvres choses - que le Narrateur tentait de redonner vie à ce corps, d'y faire circuler la vie bouillonnante, intrépide, qui se tenait ramassée en Fanny au creux de son ventre comme un poing serré, une pierre, un enfant mort, une pauvre bête empaillée.
Fanny est un être insondable. Par intermittences, elle laisse entrevoir des facettes singulières de sa personnalité. La jeune femme au regard perdu peut être enjouée, rieuse, mutine. Derrière le masque lisse qu'elle offre à son entourage existent d'autres Fanny : une Fanny bis, une Fanny ter, comme celle qui un jour a chapardé un chapeau léopard... Mais ces Fanny-là restent cloîtrées dans une enveloppe charnelle rigide. Fanny porte en elle une douleur, elle une douleur, elle est «différente». C'est cette différence que le Narrateur interroge inlassablement.
Anne Serre a déjà écrit Le Cheval blanc d'Uffington et Le narrateur (Mercure de France).
C'est avec discrétion et détermination, à coups de minces récits ciselés - une dizaine en dix-huit ans -, qu'Anne Serre s'est fait une place dans le paysage littéraire contemporain. Limpide, tranchante, son écriture lui est une arme de précision dans ce nouveau roman au centre duquel sont deux personnages : le Narrateur et son amie Fanny...
Et c'est de cela qu'elle mourut - de ce dédoublement, ce flou, cette incertitude, ces volte-face incontrôlées que scrute le très beau roman d'Anne Serre, sans verser jamais dans le constat clinique.
Si quelqu'un parmi nous a tout misé sur la littérature pour dissiper les faux-fuyants et croître en vérité, en justesse et en indépendance, c'est Anne Serre. Retenez ce nom. Son dernier récit, «Un chapeau léopard», est un court chef-d'oeuvre de naturel, d'émotion et d'élégance qui consomme et accomplit toute l'expérience intérieure accumulée sur un parcours déjà long. La trame est autobiographique et tragique. Elle aurait pu donner lieu à l'une de ces autofictions compassionnelles et néanmoins aguicheuses dont nous avons été et serons encore gavés. Pour couper court à un tel poncif, Anne Serre prend au masculin la fonction du Narrateur, compagnon fraternel, tendre et protecteur d'une amie de toujours attachante, difficile, déroutante, secrète, impérieuse et qui l'est devenue bien davantage après être, en même temps que lui, «montée à Paris». Ils se retrouvent chaque été chez leurs parents dans des maisons de campagne savoureusement bourgeoises et innocentes.
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