Auteur : Fabrizio Gatti
Traducteur : Jean-Luc Defromont
Date de saisie : 05/06/2008
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : L. Levi, Paris, France
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-86746-479-9
GENCOD : 9782867464799
Sorti le : 02/05/2008
Un faux nom, un petit tube dans lequel sont roulés quelques dollars, de la colle pour masquer ses empreintes digitales, un gilet de sauvetage, trois boîtes de sardines, une grande bouteille d'eau, cela suffit à Fabrizio Gatti pour se glisser dans la peau d'un immigré clandestin, Bilal. Parti de Dakar pour rejoindre l'Europe, comme le font chaque jour des centaines de migrants, il a traversé le Sahara sur des camions, rencontré des passeurs sans scrupules, des esclavagistes nouveau modèle, des membres d'Al-Qaida et, arrivé au camp de rétention de Lampedusa, il vit le quotidien des demandeurs d'asile. Certains seront renvoyés chez eux, empruntant en sens inverse le chemin à travers le désert. D'autres, les plus chanceux, seront libérés avec une feuille d'expulsion. Feuille qu'ils se hâteront de déchirer en mille morceaux pour tenter leur chance en Italie, en France, en Allemagne...
Fabrizio Gatti, envoyé spécial de l'hebdomadaire L'Espresso, s'est déjà attelé à plusieurs enquêtes de société en «infiltré». Par trois fois, il a été enfermé dans des centres de rétention comme «pseudo-immigré» et ses reportages ont fait le tour du monde. Bilal a été lauréat du prix Terzani 2008.
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Fabrizio Gatti, qui signe un récit-document troublant, aura troqué son identité de journaliste contre celle du clandestin Bilal Ibrahim el-Habib, abandonné le «je» du narrateur et laissé le dernier mot à deux survivants d'un exil perdant. Comme si le silence résigné n'était plus que l'ultime argument à opposer aux lois absurdes des Etats et aux logiques lucratives des trafiquants...
Pourquoi le cacher, on a redouté au début un trop plein de bons sentiments, une naïveté militante, une mise en scène au service de l'ego. On s'est trompé. Fabrizio Gatti s'est effacé derrière une galerie de rencontres souvent bouleversant.
Ce livre ne relève pas de la compassion ni de l'analyse politique. Il a une force littéraire bouleversante. Par l'implication personnelle de Fabrizio Gatti, par son écriture précise et intimiste, par la relation fraternelle très forte qu'il entretient avec deux jeunes qu'il suit, perd de vue, retrouve et dont, à la fin, il n'aura plus de nouvelles. Cet exode est un enfer pour ceux qui s'y lancent et un suspense de tous les instants car on se demande, tout au long du récit, si tous ces clandestins arriveront à bon port...
Avant d'être un reportage, ce livre exceptionnel d'humanité est une histoire, ou plutôt des histoires de clandestins. Presque un roman sur l'exode de ces héros du XXIe siècle. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive et ne maîtrisent rien de leur traversée. Ils se sont donnés corps et biens à des passeurs qui les entassent dans des camions. Jusqu'à 200 personnes amassées. Gatti ne les a pas quittés d'une semelle. «Ce n'est plus moi qui effectue ce voyage. C'est le voyage, dans son infinie cruauté, qui me modèle.» Gatti n'en sort pas indemne et le lecteur comprend mieux à quel point l'exode de l'immigré peut se transformer en un gouffre dans lequel il s'enfonce ou un immense cimetière où nul n'ira les chercher.
Du Sénégal au Mali
Dans le hublot, l'aéroport de Dakar flotte sous une coupole de lumière blanche. Nos pieds ne sont plus séparés de l'Afrique que par quelques dizaines de mètres. Tout autour, l'obscurité est d'un noir d'encre. Le grand voyage vient à peine de commencer, et déjà il a imposé ses trois premières heures de retard. À Milan, tout était prêt pour le départ. Ceintures attachées, portes fermées. Lorsqu'un grand raffut s'est fait entendre au milieu de l'avion. Un passager s'est mis à hurler, il a tenté de retirer son T-shirt bleu avec l'inscription Italie. L'hôtesse continuait à l'inviter à attacher sa ceinture de sécurité, et lui, il était sur le point d'enlever celle de son pantalon. Un grand gaillard d'une trentaine d'années. Va savoir depuis combien de temps il avait quitté l'Afrique. Ils le retournaient à l'envoyeur, accompagné d'un document d'identification remis au commandant. Comme pour les transports de valeur ou les animaux en cage embarqués dans la soute. Dans le Monopoly de sa vie, il avait fini par piocher l'imprévu, ce coup perdant que représente un arrêté d'expulsion pour un immigré. Son entrée dans la longue cabine du MD11 a été le seul moment où il a pris conscience qu'il avait un pouvoir en Europe. Un avion entier, l'équipage, plus de deux cents passagers. Le tout entre ses mains. Lui, il a compris. Il a attendu. De sa place, il ne voyait pas les pilotes, mais il a deviné. Et quand le feu vert du décollage a été donné, il a joué sa dernière carte.
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