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Marge brute

Couverture du livre Marge brute

Auteur : Laurent Quintreau

Date de saisie : 08/05/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : 10-18, Paris, France

Collection : 10-18. Domaine français, n° 4130

Prix : 6.50 € / 42.64 F

ISBN : 978-2-264-04579-9

GENCOD : 9782264045799

Sorti le : 07/05/2008


  • La présentation de l'éditeur

Et si l'enfer n'était plus dans l'au-delà mais dans l'état-major d'une multinationale ? Onze cadres prennent la parole autour d'une table lors d'un sacro-saint comité de direction. Il y est question de dividendes, de restructuration et de licenciements. Mais aussi de l'intimité la plus triviale, des désirs les plus inavouables. Entre le quotidien minuté de la mère de famille et le cynisme dépravé du jeune branché, entre le désespoir glacé de la directrice du personnel, la perversion froide de la femme de pouvoir et les fantasmes libidineux du bellâtre bureaucrate, un seul point commun : chacun, du fond de sa frustration, est en guerre contre tous les autres. Au centre de cette Divine Comédie, tel une sorte de Lucifer boursier, trône Rorty, le président, «nettoyeur aux mains propres, serial-killer au regard d'azur».

Laurent Quintreau est l'un des membres fondateurs de la revue Perpendiculaire, qui anima la scène littéraire de la fin des années 90. Chroniqueur pour différentes revues, auteur de théâtre, il est aujourd'hui salarié d'une grande entreprise de communication et syndicaliste. Marge brute est son premier roman.

«Le regard de Quintreau est si acéré, les détails si justes, les remarques de chacun si percutantes et drôles, qu'on rit vraiment en lisant ce Marge brute. Mais on y repensera souvent, non sans inquiétude...»

Josyane Savigneau, Le Monde des Livres



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  • Les premières lignes

L'enfer

(1er cercle : les limbes. Meyer)

... ça y est, Rorty vient d'arriver, nous sommes au com­plet, la réunion va pouvoir commencer, je n'ai pas le trac, je n'ai plus le trac, mes portefeuilles sont à jour et mes comptes bénéficiaires, je ne sens plus battre mon coeur, ce tranquillisant est vraiment efficace, ça y est, Rorty est assis, la réunion peut commencer, Rorty porte une chemise blanche et un costume bleu marine à fines rayures grises, coupe stricte, cheveux bruns grisonnants coiffés en arrière à la façon de je ne sais quel avocat quadragénaire de série B, sa cravate est terre de Sienne avec de minuscules motifs jaunes, quels motifs je ne sais pas, je distingue à peine, des coccinelles, non, des balles de tennis, oui des balles de tennis, Rorty pose sa voix, souhaite la bienvenue à tout le monde, remercie chacun d'avoir pu se libérer de ses tâches quotidiennes pour venir participer à ce comité stratégique, j'ai encore quelques aigreurs d'estomac, je devrais prendre moins de café, essayer de me limiter à trois par jour, deux le matin et un après le déjeuner, Rorty répète à quel point il est important que les managers présents ici se sentent impliqués dans le fonctionnement de l'entreprise, une entreprise qui a réalisé une excellente année avec une marge opérationnelle de plus de quinze pour cent au dernier trimestre mais qui doit, plus que jamais, confirmer cette progression, ce n'est pas le moment de baisser la garde, nous devons faire toujours plus, toujours mieux, j'ai bien peur, grimace finement Rorty, que nous soyons tous condamnés à l'excellence, plusieurs personnes sourient, Pujol ricane, la Brémont se tortille sur son siège, Castaglione prend un air entendu, ses petits yeux enfoncés et son nez pointu lui donnent un air de renarde rusée, Tissier acquiesce mollement, de Vais se fend d'un rictus convulsif et sournois, Stoeffer fronce les sourcils, Françoise Clément-Dourville soupire, Roussel fixe un coin de table, Alighieri affiche un drôle de sourire béat, plutôt pas mal ce garçon, il me fait toujours penser à David, même type de visage, même façon d'être, de bouger, de parler, même intensité quand il regarde l'autre, David, en voilà un au moins qui savait m'aimer, trop peut-être, tellement possessif, jaloux, passionné, à force il m'étouffait, si j'avais eu le courage de l'affronter, au lieu de partir du jour au lendemain comme une voleuse, nous serions toujours ensemble, je n'aurais pas rencontré Denis, je ne travaillerais pas ici, nous habiterions encore New York, à la place de Chloé j'aurais eu une autre petite fille, peut-être un garçon, je vivrais dans une jolie maison de Greenwich Village, entourée d'arbres et de verdure, Rorty répète sa volonté de hisser l'entreprise au plus haut niveau de compétitivité et d'expertise pour devenir les lea­ders du secteur, oui, les leaders en communication corporate mais pour cela nous devons continuer à conquérir des parts de marché, gagner de nouveaux clients, être les plus agressifs, les plus mordants, c'est une question de vie ou de mort pour l'entreprise comme pour les hommes qui la composent, nous sommes tous dans le même bateau, les résultats sont encourageants mais le marché reste menaçant, l'avenir plus qu'incertain et les frais de fonctionnement lourds, très lourds, sans parler des charges salariales, hélas, nous sommes tous dans le même bateau mais si le bateau est trop lourd tout le monde tombe à l'eau, réorganiser une entreprise c'est en extraire le meilleur, rien que le meilleur, j'espère que Chloé s'entend bien avec sa nouvelle nounou, avec la dernière elle hurlait qu'elle ne voulait pas rester avec la méchante dame, elle s'agrippait à moi, c'était horrible, (...)


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