Auteur : Virginie Roussel
Date de saisie : 30/04/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : les 400 coups, Outremont, Québec, Canada
Collection : Littérature
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-84596-093-0
GENCOD : 9782845960930
Sorti le : 24/04/2008
L'amour comme point de départ ou point de chute ? Du vertige au basculement, un dérapage suffit.
Ici les grains de sable font les grandes tempêtes, la chute devient envol, les corps exultent et s'égarent, jusqu'au point de rupture. Ici les femmes donnent la mesure charnelle, l'amour leur tient lieu de révolte, un aiguillon, une raison de vivre ou de mourir parfois. Naïves, amoureuses, indociles, coriaces ou aveuglées, elles se perdent un peu, beaucoup, passionnément, à la folie...
Neuf histoires pour raconter cet instant précis, vacillant, où la vie change, dire le courage des femmes, cette intuition, ou cette inconscience, qui les pousse au départ. Dire aussi, sans doute, que l'échec est moins dans la mort que dans la soumission. Les héroïnes de ces nouvelles ne se résignent pas, elles s'évadent, parfois titubantes, mais toujours résolues.
Virginie Jouannet Roussel a reçu en 2000 le Prix Prométhée de la nouvelle pour son premier recueil, Les hommes sont des petits poucets, publié aux éditions du Rocher. Elle a depuis écrit un roman, La chair du péché, et de nombreuses pièces de théâtre, adaptations et fictions radiophoniques.
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Assomption
Il hurle à la mort, on dirait un animal enragé, on voit ses dents mouillées de salive. Il glapit et les murs se fendent sous la violence du cri. Deux mâchoires géantes et des crocs en tuiles. Sa voix dérape, repart à l'assaut, une note aiguë, bonne à crever un nuage, et ça retombe brutalement dans le rauque, ça s'enfonce, ça n'a plus de fin. Cratère de sa colère. Roule des tonnes de galets, son cri ressemble à du gravier remué.
Un instant, elle se rappelle les voisins et une honte l'inonde, rapide, avant de s'évaporer, avalée par sa propre peur. La peur est un puits qui avale tout. Le puits avale la fenêtre ouverte, l'immeuble et ses sept étages, la honte, les voisins et leur satanée curiosité. Il fait trop de bruit, impossible de réfléchir sérieusement aux autres. Il produit un tel vacarme qu'il anéantit le monde autour d'eux.
Elle se recroqueville sur le canapé mais juste un peu, pas trop, pas suffisamment pour qu'il note une différence. À cet instant un rien suffirait pour qu'il frappe. Un sourcil trop haut levé, sa main qui tremble, son corps en boule, un cil battu. Battu. Rester docile, immobile, ne pas gémir, ne pas parler sauf quand il l'ordonne. D'instinct elle retrouve la posture appropriée, cette tétanie de la bête poussée dans les rets du chasseur. Elle est la femme face au Saigneur. Lui se tient debout, les jambes fermement écartées, le ventre poussé en avant, orgueilleux comme une femme enceinte. La colère exagère son embonpoint, il est le maître, l'incontestable, un géant époumoné et sa tête effleure le plafond. En son for intérieur, mécaniquement, elle récite une litanie composée de mots familiers, les mots d'après (ou d'avant ?), acheter du beurre, étendre le linge, il fait frais dehors, chercher le courrier, bonjour facteur, tellement charmant cet homme, aimable et doux son sourire chaque fois qu'ils se croisent, tiens quelle heure est-il ?
Trop tard sans doute.
L'autre est infatigable, même quand sa voix feint de s'enrouer dans un murmure. À présent il approche sa tête - mufle, trogne, masque de loup-y-es-tu ? - et il lui souffle très fort une question qu'elle ne comprend pas, trop près, trop dense, ce visage proche du sien, si proche qu'elle renifle son haleine de bière. Il a bu. Onze heures du matin seulement et combien de canettes ? Une ? Deux ? On est dimanche, la belle excuse, le dimanche ce n'est pas pareil, le dimanche se fête à la bière dès le petit déjeuner. À ta santé mon amour...
«Alors ?»
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