Auteur : Régis Debray
Date de saisie : 30/04/2008
Genre : Politique
Editeur : Mille et une nuits, Paris, France
Collection : Essai
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-7555-0062-2
GENCOD : 9782755500622
Sorti le : 30/04/2008
«Quelques préhistoriens de mes amis, bibliophiles et mal-pensants, ont souhaité voir exhumer un opuscule enfoui dans les tréfonds et devenu trente ans après rareté bibliographique. Cela était paru chez Maspero au printemps 1978, sous un titre assez peu engageant : Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire. Sous-entendu : de Mai 68. Le coup de pistolet dans un concert d'autosatisfactions lyriques sombra illico dans un épais silence réprobateur. Car, c'est à repérer la contre-révolution dans la révolution que ce pamphlet, à contretemps, s'était attaché. Aujourd'hui, cette contre-révolution apparaît à tous éclatante, rebaptisée depuis lors "néo-libérale". Ce livre, introuvable incongruité, a plutôt gagné que perdu en actualité, ce dont je suis bien le dernier à me réjouir.»
R. D.
Régis Debray est écrivain. Derniers ouvrages parus : Un candide en Terre sainte (Gallimard, 2008), L'Obscénité démocratique, (Flammarion, 2007) et Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations (CNRS Éditions, 2007).
Édition établie par Philippe Olivera
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Extrait de l'avant-propos :
Quelques préhistoriens de mes amis, bibliophiles et mal-pensants, ont souhaité voir exhumer un opuscule enfoui dans les tréfonds et devenu trente ans après rareté bibliographique. Cela était paru chez Maspero au printemps 1978, sous un titre assez peu engageant : Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire. Le coup de pistolet dans un concert d'autosatisfactions lyriques sombra illico dans un épais silence réprobateur (que seul osa rompre Jean-François Kahn, avec son habituelle insolence). Je remercie ces amicaux fouilleurs des ténèbres de m'avoir fait redécouvrir cette introuvable incongruité, et plus encore les Éditions Mille et une nuits de bien vouloir la réimprimer. Elle a plutôt gagné que perdu en actualité, ce dont je suis bien le dernier à me réjouir.
Tordre le bâton dans l'autre sens pour le remettre droit est un exercice périlleux, qui ne va jamais sans injustice. La remarque vaut pour n'importe quel soulèvement, comme pour son commentaire a posteriori. 1789 n'est pas invalidé par la Semaine sanglante de 1871 et Germinal, bien que l'interdiction des coalitions ouvrières et l'éloge de la propriété aient porté Auguste Thiers et le Comité des Forges dans ses flancs. Et le jugement équilibré qu'appelle à distance la République jacobine vaut sans doute aussi pour la démocratie d'opinion accouchée par Mai 68. Cette heureuse libération sociétale eut pour pendant et contrepartie un effondrement symbolique, avec la mise en marche d'une privatisation tous azimuts, bien au-delà des services, des pouvoirs publics eux-mêmes. Big Brother vaincu, Big Mother monta sur le pavois ; et l'autorité paternelle mise à bas, l'individu compassionnel, soulagé de son ancien surmoi, fut livré tout cru à la tyrannie de l'argent, de l'opinion et de l'instant. Avec cette revanche en sursaut du refoulé, on passa d'un trop d'État à un pas assez. Les révolutions authentiques sont toutes puritaines. L'exaltation unilatérale et rien de moins que freudienne de la libido par l'«esprit de Mai» aurait pu mettre la puce à l'oreille des historiens de l'immédiat. Ce que l'individu gagnait en liberté, le citoyen n'allait-il pas bientôt le perdre en fraternité ? Et les citadins, en égalité ? Derrière une Love Parade ouverte à tous les exclus, des free parties sans interdits, se faufilaient, sans mot dire, le trader, l'insatiable show-biz et le tout-à-l'ego. C'est à repérer cette contre-révolution dans la révolution que ce pamphlet, à contretemps, s'était attaché.
Fabriquer du consensus avec de la révolte relève d'une alchimie sans âge, qui fait le sel de l'histoire des sociétés, laquelle n'a de cesse de repasser les plats. Et reconvertir sa rébellion en argument d'autorité fait un vaudeville vieux comme le monde. Nous entrons tous dans l'histoire à reculons, y compris dans notre propre vie. S'il est devenu clair que, dans ma génération, le chemin du Fouquet's passait par un bref pèlerinage à la forteresse ouvrière de l'île Séguin, et celui d'un Disneyland bien réel par un Yenan imaginaire, pointer la grande et clandestine histoire d'amour qui se nouait en coulisse entre les outlaws de Mai et le tout-marchandise, entre de faux insurgés et de vrais parvenus, relevait il y a trente ans de l'offense inaudible.
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