Auteur : Hua Yu
Traducteur : Angel Pino | Isabelle Rabut
Date de saisie : 22/05/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Lettres chinoises
Prix : 28.00 € / 183.67 F
ISBN : 978-2-7427-7437-1
GENCOD : 9782742774371
Sorti le : 11/04/2008
Li Guangtou et Song Gang ne sont pas de vrais frères mais leurs destins se sont de longue date trouvés liés pour le meilleur et pour le pire. Enfants, puis adolescents pendant la Révolution culturelle, ils atteignent l'âge adulte au moment où la Chine entre dans l'ère tumultueuse des "réformes" et de l'"ouverture". La solidarité, cimentée par les épreuves, qui les unissait jusqu'alors se fissure et leurs chemins, pour un temps, se séparent : tandis que Song Gang, l'"intellectuel" doux et loyal, est rapidement dépassé par son époque, Li Guangtou, le "brigand", tirera le meilleur parti des bouleversements sociaux et économiques en cours.
A travers ce couple de "faux" frères, c'est près d'un demi-siècle d'histoire chinoise qui défile sous nos yeux, des années 1960 et 1970, marquées par la répression morale et les atrocités politiques, à l'époque contemporaine, où les énergies individuelles se libèrent dans un désordre épique.
Le "loser" et le "battant" résument à eux seuls une transition vécue par des millions de Chinois dans la fièvre et le désarroi. Li Guangtou, à la fois rustre et ingénieux, brutal et généreux, et avant tout doué d'une force de vie et d'un culot sans limites, est le digne représentant des entrepreneurs de la Chine contemporaine, et le "bourg des Liu", microcosme où se reflètent les grands événements des dernières décennies, s'élève à la hauteur des grands lieux mythiques que l'imagination littéraire est susceptible de créer.
Avec ce roman qui contient l'expérience de toute une génération, celle de la faim, de la violence, celle de la frénésie économique et des grandes migrations, des ascensions fulgurantes et des naufrages individuels, Yu Hua a écrit une véritable odyssée de la Chine, de Mao aux JO. Le public chinois ne s'y est pas trompé, qui a fait un triomphe au livre.
Né en 1960 à Hangzhou (Zhejiang), Yu Hua a commencé à écrire en 1983. Ont été traduits en français : Vivre ! (Le Livre de poche, 1994 ; Babel, 2008), porté à l'écran par Zhang Yimou et primé au Festival de Cannes en 1994, Un monde évanoui (Philippe Picquier, 1994) et, chez Actes Sud, Le Vendeur de sang (1997), Un amour classique (2000), Cris dans la bruine (2003) et 1986 (2006).
Son récit-crachat, plein de rage politique, dénonce les volte-face incessantes de ses compatriotes, déchirés entre obéissance aveugle et digne révolte. Et soudain, en pleine logorrhée bilieuse, le voilà qui ravale sa colère pour laisser place à une écriture caressante et lyrique, chargée d'amour pour ses personnages bringuebalants. Yu Hua signe un mélo comme on n'ose plus en faire, avec des larmes et du sang, des trahisons et des retrouvailles. Et un formidable humour sous cape. Parce que «quand la forêt est grande, on trouve toutes sortes d'oiseaux ; quand la foule est nombreuse, on y entend toutes sortes de rires [...]. Des gros rires, des rires discrets, des rires pointus, des rires flûtés, des rires grivois, des rires perfides, des rires bêtes, des rires secs, des rires mouillés et des rires contraints.»
Avec le monumental Brothers, Yu Hua a retrouvé sa verve satirique avant de s'attirer les foudres du gouvernement chinois parce que son roman - vendu à près d'un million d'exemplaires - brosse le portrait féroce d'une nation éternellement comateuse, déchirée entre la terreur rouge et le capitalisme sauvage...
Et lorsque sonnera le glas de la Révolution culturelle, les deux héros de Brothers verront leurs destins «se fissurer dans un monde qui se fissure». Ce monde-là est celui du profit à outrance et des plaisirs débridés, un mélange nauséeux de corruption et de pornographie sur lequel Yu Hua jette un regard terriblement désabusé. Son roman, décapé à l'humour noir, fait peur. Et donne de la Chine actuelle une image bien différente de celle que colportent ses dirigeants, à la veille des jeux Olympiques.
Brothers n'est pourtant pas un roman historique, mais plutôt une étude de terrain de deux personnages jetés dans le bouillon de l'histoire...
On se souvient de Yu Hua auteur de romans habités et incisifs comme Vivre ! (Le Livre de Poche, 1994) ou Le Vendeur de sang (Actes Sud, 1997). On le découvre aussi habile à décrire le dilemme enfantin entre des bonbons et un amour fraternel qu'à jeter ses personnages dans la gueule de l'histoire. Ecrivain de l'ambition et de la déception sociale, des amours contredites et indirectes, il y a de l'Hemingway chez Yu Hua, certainement, mais aussi du Stendhal.
Brothers est sans doute le plus insolent des livres de Yu Hua. Les slogans maoïstes y sont continuellement détournés (une des prouesses des traducteurs est de l'avoir rendu perceptible en français). L'expérience la plus crue, ou la plus cruelle, est filtrée par le regard d'un garnement généreux. Il y a souvent des enfants dans les histoires de Yu Hua, comme s'il n'avait jamais oublié celui qu'il a été. Tous ses romans racontent que la vie est susceptible de basculer du jour au lendemain, et que c'est arrivé à tous les Chinois de sa connaissance.
Li Guangtou, un nabab de chez nous autres, au bourg des Liu, avait conçu l'idée insensée de dépenser vingt millions de dollars rien que pour s'acquitter du droit d'aller faire du tourisme dans l'espace à bord d'un vaisseau Soyouz. Assis sur la lunette de ses toilettes en plaqué or, dont la renommée avait franchi les limites de nos murs, il imaginait déjà, les yeux clos, sa vie future de vagabond intersidéral lancé sur orbite : dans le silence insondable, il se penchait en avant et voyait la surface magnifique de la Terre se dérouler progressivement. Il sentit ses larmes couler malgré lui en réalisant pour la première fois qu'il n'avait plus aucun parent sur cette Terre.
Il avait eu un frère, nommé Song Gang, auquel il était très lié. Song Gang était son aîné d'un an, il le dépassait d'une tête et c'était un type honnête et intransigeant. Il était mort trois ans auparavant et n'était plus qu'un tas de cendres dans une minuscule boîte en bois. Quand Li Guangtou pensait à cette petite boîte où Song Gang était enfermé, il soupirait : même un arbuste calciné aurait produit plus de cendres.
Du temps où elle était encore de ce monde, la mère de Li Guangtou le lui répétait souvent : "Tel père, tel fils." C'était de Song Gang qu'elle parlait. Elle disait que Song Gang était aussi loyal et aussi bon que son père, que le père et le fils étaient comme deux courges qui auraient poussé sur la même tige. Dès qu'il était question de Li Guangtou, en revanche, elle secouait la tête et affirmait qu'il n'y avait rien de commun entre lui et son père, qu'ils étaient à cent lieues l'un de l'autre. Pourtant, quand Li Guangtou, l'année de ses quatorze ans, fut surpris dans les toilettes publiques à mater les fesses de cinq femmes, l'opinion de sa mère changea radicalement : elle dut se rendre à l'évidence et admettre que Li Guangtou et son père étaient eux aussi deux courges issues d'une même tige. Li Guangtou se souvenait parfaitement de la scène, du regard fuyant et effrayé de sa mère, et de son air triste quand elle avait tourné les talons et qu'elle avait marmonné, en essuyant ses larmes :
- Tel père, tel fils.
Li Guangtou n'avait jamais connu son père. Le jour de sa naissance, celui-ci avait péri dans des conditions peu ragoûtantes. Sa mère prétendait qu'il s'était noyé, et Li Guangtou avait voulu savoir où : dans la rivière ? dans l'étang ? dans le puits ? Mais sa mère était restée muette. Il était demeuré dans l'ignorance jusqu'au moment où il avait été pris en flagrant délit à mater les fesses des filles aux W.-C. et où, pour employer un mot à la mode, il avait alimenté la presse à scandale. Car c'est seulement quand le scandale des toilettes avait éclaté et que sa mauvaise réputation s'était répandue comme une traînée de poudre dans le bourg que Li Guangtou avait fini par apprendre que son père et lui étaient bel et bien comme deux courges poussées sur la même tige. C'est dans une fosse à merde que son père s'était noyé, il était tombé dedans par mégarde alors qu'il tentait d'apercevoir le derrière d'une fille aux toilettes.
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