Auteur : Pierre Merle
Date de saisie : 03/07/2008
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Ed. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, France
Collection : L'Aube document
Prix : 26.00 € / 170.55 F
ISBN : 978-2-7526-0456-9
GENCOD : 9782752604569
Sorti le : 17/04/2008
«Il faisait partie de ces êtres à la personnalité complexe qu'il est toujours difficile de cerner tout à fait : il parlait volontiers, se mettait facilement en scène, mais se confiait rarement. Sa vie privée était un château fort. Il en sortait par effraction. En une phrase ou deux, glissées furtivement, il révélait un secret, une difficulté, parfois même une souffrance. Mais toujours de façon retenue et distante, bannissant tout ce qui aurait pu ressembler à un apitoiement sur soi.»
Robert Merle, ou la vie d'un siècle. De sa naissance en Algérie (1908) à sa mort dans les Yvelines (2004), sa vie est en elle-même un roman. Son enfance vagabonde donnera naissance à un jeune homme conquérant, amoureux de la vie et des femmes, fasciné par la gloire littéraire. Rêves de succès cassés net par la guerre : mobilisé en 1939, il est fait prisonnier dans un stalag allemand. Cette expérience riche et cruelle inspirera nombre de ses oeuvres, dont Week-end à Zuydcoote, consacré par le prix Goncourt (1949), La Mort est mon métier, ou encore Malevil. Trois mariages et six enfants après, professeur à Nanterre, il participe au mouvement de mai 1968. Enfin viendra la merveilleuse saga de «Fortune de France», dévorée par des millions de lecteurs.
Cette première biographie de Robert Merle (il les a toujours refusées de son vivant), prend un goût encore plus savoureux quand on sait qu'elle a été écrite par son fils Pierre. Véritable récit de bravoure, elle éclaire à merveille l'oeuvre de cet écrivain tant aimé.
Pierre Merle, sociologue, a disposé d'une documentation abondante, dont une correspondance exceptionnelle.
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Dans la biographie de son père, Pierre Merle donne à son livre une épaisseur humaine en même temps qu'un détachement louable. Un fils peut-il écrire la biographie de son père, comme le ferait un étranger à la famille, un érudit ? La frontière entre les souvenirs personnels - troublés par les affections, les anecdotes secondaires, parfois les rancunes - et l'étude savante de «l'homme et l'oeuvre» est zone dangereuse. Comment éviter, selon les cas, l'aveuglement partisan ou les règlements de comptes avec son géniteur ? Pierre Merle, dans cette biographie de son père au sous-titre résumant tout - Une vie de passions - s'est remarquablement sorti de ces périls. Il ne se pose ni en spécialiste de l'oeuvre paternelle, ni en témoin privilégié d'une vie. L'alternance des deux positions donne à son livre une épaisseur humaine en même temps qu'un détachement louable. Car le héros de son livre eut une vie qui se prêterait aux jugements de toutes sortes...
Vivant, il était secret et discret sur sa vie. Mais son oeuvre transpire l'autobiographie. Et ses enfants retrouvèrent, après sa mort, des traces de tout. Il n'avait rien jeté. Peu avant de mourir il leur lança : «C'est terrible, je ne me souviens plus de mon passé.» Son fils lui fait l'hommage de cette reconstitution. Sans pathos, sans tabou. Le biographe a la tendresse cachée.
La fin du jour
La veille encore, il montait avec agilité les escaliers qui menaient à son bureau. Puis ce fut une vraie chute, dans un escalier. Il en sortit choqué, contusionné, le corps bleui, affreusement affaibli.
Après son hospitalisation, il fallait à Robert un moment de convalescence, un gîte et un couvert. Sa fille aînée se fit hôtesse. Heureux hasard dans ces tristes circonstances, son arrivée coïncida avec l'anniversaire d'un de ses petits-fils. Ce fut un prétexte bienvenu à la fête. Petite réunion de famille - la dernière.
À quatre-vingt-quinze ans passés, cet homme à la conversation enjouée, brillante, avait fini par perdre le fil de ses pensées. Il hésitait, s'arrêtait, prenait une idée, l'égarait. La confusion de ses propos était pourtant entrecoupée par des moments de lucidité brutale. Tout d'un coup, il dit d'une voix inquiète :
«C'est terrible, j'ai beau chercher, je ne me souviens plus de mon passé. Et sans passé, comment vivre le présent ?»
Chacun de nous savait qu'il avait raison. Il nous aurait fallu mentir pour lui donner tort et personne n'en trouva la force. L'accablement nous rendait muets, complices d'un aveu trop vrai pour être dit. Paradoxe, ce fut notre père qui vint à notre secours. Il évoqua ses nouveaux projets. Pourquoi ne pas reprendre son métier de professeur ? Se remettre à écrire ?
Ses paroles étaient utopiques. Il le savait confusément, mais elles le réconfortaient. La fiction nous épargnait la réalité : un présent en pointillé, un passé évanescent.
Quelques heures avant que ne débute notre petite fête, je m'étais glissé dans sa chambre où il dormait encore. Demi-sommeil en vérité. Dans ses derniers moments, il lui était difficile d'être véritablement éveillé ou endormi. Quelque bruit ou seulement la sensation d'une présence l'avaient amené à ouvrir doucement des yeux toujours aussi bleus, mais devenus plus clairs, un peu délavés, presque pâles.
M'inquiétant de sa santé, il me répondit seulement d'une voix faible, à peine audible : «J'ai mal aux reins.» Pour qui a connu cet homme pendant près d'un demi-siècle, cette plainte banale stupéfiait. Ce n'était pas la douleur qui faisait peine. C'était l'aveu.
Venait de mourir une façon d'exister. Il avait parcouru le siècle sans jamais s'apitoyer sur lui-même et avait toujours donné le sentiment d'être épargné par la maladie ou d'en être sans cesse vainqueur. Une victoire dont il était modeste. L'évocation même du mal aurait été une défaite. Octogénaire infatigable, il avait envisagé ses cent vingt ans avec optimisme, par ironie et par défi. Pour ne pas être surpris par la maladie, il suffisait d'en taire l'existence. C'était sa façon ultime d'être bien portant.
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