Auteur : Guy Boivin | Hans-Jürgen Greif
Date de saisie : 14/04/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : les 400 coups, Outremont, Québec, Canada
Prix : 19.50 € / 127.91 F
ISBN : 978-2-84596-092-3
GENCOD : 9782845960923
Sorti le : 27/03/2008
Marie-Almande, Marien, Polycarpe, Théotiste, Alexire... ahurissants prénoms d'une famille québécoise dont nous suivons la trace, d'une terre de roches à la ville, du XIXe siècle à nos jours. Génération après génération, l'extravagante tribu redoute que se réalise la funeste prédiction d'un aïeul doué du pouvoir de prophétie : la disparition du nom. Alors ils font des enfants, des fils, résistant à leur manière à l'«envahisseur» britannique, pour que la race ne s'éteigne pas et que demeurent les vieux patronymes de ceux qui ont bâti le pays. Une obsession qui compose, de portrait en portrait, de lubie en coup de tête, une image vivante, crue, truculente, d'une société fondamentalement inquiète de sa survie.
S'il existe une mythologie québécoise, on la trouvera dans ces pages.
Allemand d'origine, Hans-Jürgen Greif vit à Québec depuis plus de trente ans. On lui doit notamment le roman Orfeo, qui porte sur les castrats et le répertoire baroque. Son association avec Guy Boivin, passionné de généalogie et d'histoire populaire, nous vaut maintenant une fresque familiale sur plusieurs générations qui donne à lire de l'intérieur l'histoire du Québec.
Le soir du 11 octobre 1867, Christien Boiteau regarda ses quatre fils enfourner leur bouilli. L'année avait été moins mauvaise que d'autres, mais il ne fallait pas se leurrer : la terre était et resterait trop pauvre pour nourrir tout son monde. Christien - en réalité, il faudrait lire Chrétien, le vicaire missionnaire avait mal compris et l'erreur au registre ne dérangeait personne - s'était éreinté sur ces terres ingrates après avoir abandonné les riches concessions voisines du Trait-Carré de Charlesbourg. Sur un coup de tête, et de façon tout à fait illicite, il avait pris le chemin de ce qui allait devenir Saint-Tite-des-Caps, au-delà des concessions les plus reculées, au nord de celles de Saint-Léon. Par le quêteux, qui savait tout, Christien avait appris que des Thibert et des Trempe de Québec, des Boulé de Montmagny, s'étaient établis, loin des tracasseries seigneuriales, sur des terres qui ne coûtaient rien.
Ils l'avaient fait à l'insu des prêtres du Séminaire de Québec, propriétaires de la seigneurie de Beaupré qui s'étendait de Beauport à la rivière du Gouffre, du côté de Baie-Saint-Paul. Le quêteux lui avait dit : «Mon Christien, tu peux compter sur moé. Je dirai rien à personne. Tu pars, tu fais ta vie là-bas, avec Laurentia Guérette. Est en accord, elle, j'croué. T'es chanceux. Les femmes comme Laurentia, c'est du bonbon que l'doux Jésus nous donne à Noël.»
Il était tard. Les parents, Louis Boiteau et Théotiste Trempe, étaient couchés ; les frères et soeurs, aussi. Comme il était le benjamin, Christien savait qu'il devrait attendre des années encore avant que les vieux puissent l'installer sur une terre à lui. Depuis qu'il avait rencontré Laurentia, il rongeait son frein. Les images de l'arrière-pays que lui dessinait le quêteux le faisaient rêver : mettre la main sur une terre, la travailler, bâtir une maison, fonder une famille.
Christien partit de Charlesbourg en 1831, après un froid avec les parents qui ne pouvaient, ou ne voulaient - cela revenait au même -, l'aider. «Vous allez voir, vous aut', quand j'vas r'venir, j'aurai ma famille et d'quoi la nourrir !» Jeune femme forte, Laurentia aurait suivi son homme jusqu'au bout du monde. Elle et son frère Siméon avaient attendu Christien toute une nuit au pied du cap Tourmente. Bien qu'à proprement parler il ne se fût pas agi d'un enlèvement, la fuite de la maison, l'abandon des siens, la perspective, même incertaine, de la vie avec Christien, dont la silhouette l'excitait autant que les caresses, tout cela lui donnait de délicieux frissons. Après une brève cérémonie à l'église de Saint-Joachim où le prêtre les avait unis sans formalité, sans intérêt ni enthousiasme (de ces jeunes pauvres partis à l'aventure, il en avait trop vu), le couple s'établit comme les autres Trempe, Boulé et compagnie, là où devait naître en 1853 la paroisse de Saint-Tite, avec l'arrivée des premiers colons en règle.
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