Auteur : Isabelle Cani | Nelly Chabrol-Gagne Chabrol-Gagne | Catherine d' Humières
Date de saisie : 26/04/2008
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, France
Collection : Littératures
Prix : 35.00 € / 229.58 F
ISBN : 978-2-84516-344-7
GENCOD : 9782845163447
Sorti le : 25/03/2008
DEVENIR ADULTE ET RESTER ENFANT ?
RELIRE LES PRODUCTIONS POUR LA JEUNESSE
Devenir adulte et rester enfant : tels sont les deux pôles entre lesquels se situent la plupart des productions pour la jeunesse, soumises ainsi à une double attraction. Pinocchio pantin de bois qui ne grandit pas mais finit pourtant par devenir un vrai petit garçon, et bientôt un adulte raisonnable. Peter Pan qui au contraire a choisi de rester pour toujours dans le monde de l'enfance, son vieil ennemi le capitaine Crochet poursuivi par le tic-tac du crocodile ou du temps qui passe, sont des exemples révélateurs d'une préoccupation générale.
Comme le champignon de Lewis Carroll qui fait grandir par un de ses côtés et rapetisser par l'autre, les productions pour la jeunesse tiennent aux enfants un double langage ; elles leur disent simultanément : «Grandissez !» et «Ne grandissez pas !» exprimant ainsi les sentiments ambivalents des adultes eux-mêmes. L'enfant auquel ils s'adressent, c'est à la fois celui qu'il a bien fallu laisser derrière soi en grandissant, et qui en sait donc moins qu'eux, et celui qui possède encore un trésor ou un secret qu'eux-mêmes ont perdu, et qui en sait alors peut-être plus qu'eux. De cette tension, voire de ce déchirement naît la littérature de jeunesse, lieu d'une parole tiraillée entre des exigences contradictoires, mais aussi lieu de réconciliation, de transmission, de passage d'un âge à l'autre.
Pour analyser cette dualité essentielle, trente-six chercheurs - historiens psychanalystes, linguistes, didacticiens, spécialistes de littératures française et étrangères - combinent leurs approches et embrassent une grande variété de sujets, du Télémaque de Fénelon aux albums sans texte, du Petit Prince à Harry Potter, dans des articles destinés à toutes celles et à tous ceux qui s'intéressent à la littérature de jeunesse, aux questions d'enfance et d'éducation, et, plus largement, à la façon dont une société donnée, la nôtre, s'adresse aux enfants à partir de ses propres contradictions. Introduction et conclusion présentent enfin deux réflexions générales, différentes et symétriques, sur la question d'ensemble.
Devenir adulte mais rester enfant : de la double contrainte au paradoxe créateur
Isabelle CANI
Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand
Les deux côtés du champignon
«L'un des côtés vous fera grandir ; l'autre côté vous fera rapetisser.»
«L'un des côtés de quoi ? L'autre côté de quoi ?» se demanda Alice, songeuse.
«Du champignon», dit le Bombyx, comme si Alice eût posé sa question à haute voix ; et un instant plus tard il avait disparu.
Alice, une minute durant, resta à regarder pensivement le champignon en essayant de déterminer quels en étaient les deux côtés, et comme il était parfaitement rond, le problème lui parut difficile à résoudre.
On connaît la suite : un tout petit morceau du champignon fait rapetisser Alice en l'écrasant pratiquement contre le sol («son menton était si étroitement pressé contre son pied, qu'elle n'avait guère de place pour ouvrir la bouche»), un morceau tout aussi petit du côté opposé la fait grandir bien trop vite, puisque sa tête qui se retrouve au niveau des cimes des arbres a complètement perdu de vue le reste de son corps.
Les productions pour la jeunesse sont-elles à l'image de ce champignon parfaitement rond, au contenu parfaitement contradictoire ? Comme le champignon en effet, elles voudraient faire grandir et rapetisser : elles disent simultanément aux enfants qu'il est meilleur d'être enfant et meilleur d'être adulte, elles les incitent à la fois à grandir avec entrain et le plus vite possible, et à ne surtout pas grandir, mais se réjouir de ce qu'ils sont et, à l'instar de Peter Pan, persister dans leur être («je veux être toujours un petit garçon et m'amuser»). Plus précisément, les deux discours qu'elles tiennent ne se situent pas au même niveau. En effet, ce qui s'adresse aux enfants est fondé en général sur un discours conscient qui est un encouragement à grandir. Le sujet même de l'oeuvre consiste souvent à montrer à l'enfant comment on surmonte les obstacles jusqu'à devenir adulte : en littérature en particulier, le genre du roman d'éducation est sans cesse réadapté. Cette dimension constitue alors l'aspect pédagogique, didactique, voire moralisant des créations pour la jeunesse : l'adulte se penche sur ce qu'il n'est plus, c'est-à-dire l'enfant, considéré comme un être inférieur, pour lui apprendre quelque chose. Mais à ce discours conscient s'ajoute un autre discours sous-jacent et secret, dicté par la nostalgie, qui murmure au contraire à l'oreille de l'enfant de rester enfant et de profiter de son enfance, qui lui souffle qu'il ne faut pas entrer dans le monde des adultes qui ne lui apportera que désenchantement et déception. Cette dimension-là, qui s'accompagne le plus souvent d'une critique acerbe du monde des adultes, peut paraître constituer l'aspect intime et original des oeuvres pour la jeunesse ; en s'adressant à l'enfant lecteur, l'adulte cherche à retrouver l'enfant qu'il a été, il s'adresse à un être qui lui est à certains égards supérieur puisqu'il possède un trésor que lui-même a perdu.
Le résultat ressemble alors à ce que les psychologues de la communication appellent la double contrainte : le contenu explicite de l'oeuvre est nié par le ton, le style, l'agencement des épisodes, etc., qui laissent entendre le contraire ; le récepteur reçoit donc simultanément deux messages dont chacun est démenti par l'autre, et il ne peut finalement se fier à aucun d'eux. En pénétrant de l'autre côté du miroir, dans le pays déconcertant des oeuvres pour la jeunesse, l'enfant lecteur en est-il réduit, comme Alice, à osciller sans fin d'une taille trop grande à une taille trop petite ? Est-il prisonnier des projections d'un auteur qui, tantôt lui met sur le dos un tel fardeau d'innocence qu'il le plaque au sol sans lui permettre d'ouvrir la bouche, tantôt au contraire lui demande une intelligence conceptuelle tellement au-dessus de son âge que sa tête plane bien loin de son corps ?
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