Auteur : Catherine Weill-Rochant
Préface : Pierre de Miroschedji
Date de saisie : 08/04/2008
Genre : Urbanisme
Editeur : CNRS Editions, Paris, France
Prix : 39.00 € / 255.82 F
ISBN : 978-2-271-06658-9
GENCOD : 9782271066589
Sorti le : 27/03/2008
Tel Aviv, première capitale d'Israël. Tel Aviv, surgie du désert. Tel Aviv, la moderne, la laïque, face à Jérusalem, l'ancienne, la pieuse. Tel Aviv, l'utopique, qui fut pensée, rêvée, écrite, avant d'être bâtie.
Sur quel terrain s'est-elle érigée ? A quoi ressemblait-elle il y a cent ans ? Pour la première fois publiés et rassemblés dans un recueil, les différents plans de la ville évoquent une histoire inédite. Ils racontent, avec les photographies d'époque, comment, à partir de terroirs bigarrés, s'est constitué un territoire, et quels rêves et conflits ont orienté cette épopée, bien avant la création de l'État d'Israël.
L'auteur
Architecte, docteur en études urbaines, aménagement et urbanisme, Catherine Weill-Rochant s'est spécialisée dans l'étude et la restauration du patrimoine architectural et urbain.
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Tel-Aviv : une destination
Tel-Aviv prit d'abord pour moi la forme d'un paquebot blanc radieux filant, étendard au vent sur les flots bleu marine, vers l'est. La carte postale m'avait été adressée par ma grand-mère au cours de son deuxième voyage en Israël. J'avais matérialisé l'est comme les confins de la mer Méditerranée, d'après la grande carte de géographie accrochée au mur de ma classe préparatoire. Tel-Aviv sonnait blanc, neuf, ensoleillé. Ce fut d'abord pour moi une destination avant d'être une ville.
Elle demeura d'autant plus immatérielle qu'elle ne s'associait dans mon esprit à aucun nom de pays : le mot Israël était peu prononcé chez nous, une famille de communistes antisionistes. On m'assura même que le cousin germain de ma mère, qui venait de mourir d'un diabète, «était parti pour toujours en Israël». En même temps, j'appris qu'une grande tante, Pnina, «habitait une belle maison au bord de la mer» et que «là-bas» les grains de raisin étaient gros comme des cerises et les oranges comme des melons.
La mort, le soleil, les fruits démesurés, ces images contradictoires rendaient encore plus floue la destination du paquebot de la carte postale. Mon imagination se nourrissait de ce bâtiment. Ainsi Tel-Aviv m'apparaissait tantôt sous la forme d'un ensemble de tours rutilantes et disparates, tantôt sous celle de villas luxueuses égrainées sur le sable.
Vingt-sept ans plus tard, en mai 1991, je tourne en rond dans Tel-Aviv, canalisée malgré moi par les innombrables sens uniques qui font de la ville un casse-tête pour les touristes en automobile. J'abandonne donc la voiture rue Frishman, et rejoint la rue Gordon, quelques centaines de mètres plus loin, après avoir cheminé par une petite rue arborée. Immédiatement, un sentiment de bien-être urbain m'envahit : la rue ombragée, les petits trottoirs, le ciel vif, irradiant des pans de volumes nichés sous les arbres ; çà et là, un palmier, dans l'interstice entre deux bâtiments, un bouquet de fleurs écarlates jaillissant de la verdure. Je suis surtout charmée par le rythme régulier de couples de buissons taillés au carré qui encadrent chacune des allées d'accès aux entrées des immeubles. Je débouche rue Dizengoff : larges trottoirs, boutiques, alignement d'arbres, s'il ne s'agit pas vraiment des «Champs-Elysées» que m'avait vantés un chauffeur de taxi, il est évident néanmoins que l'artère contraste avec les rues précédentes. Une artère commerciale, des rues perpendiculaires plus étroites desservant les habitations : le paysage urbain se déchiffre facilement. Une intelligence a certainement créé ce quartier, prévu ici une venelle et là une avenue, voulu qu'entre les immeubles pousse la végétation, dessiné les îlots d'habitation rectangulaires, divisé le terrain en lots réguliers, et ce sens engendré par la perception d'une orchestration préalable procure sans aucun doute un certain bien-être.
En regardant plus attentivement j'aperçois entre les branches un pan de maçonnerie lépreuse. Plus loin, sous un balcon, des barres de fer rouillées affleurent, émergeant du béton. En contournant l'immeuble, je découvre un mur latéral percé d'aérateurs métalliques et vrombissant entre lesquels pendent de gros câbles noirs. Un autre coin se perd sous un bouquet de fils retenus par un clou. Un rez-de-chaussée est entièrement obturé par des parpaings. En face, une haute vitre brisée à l'angle d'un immeuble laisse entrevoir une cage d'escalier délabrée. Tout du long, des taches d'humidité maculent les enduits de plâtre.
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