Auteur : Laurent Jenny
Date de saisie : 28/08/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Belin, Paris, France
Collection : L'Extrême contemporain
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-7011-4774-1
GENCOD : 9782701147741
Sorti le : 26/03/2008
L'EXTRÊME CONTEMPORAIN
Collection dirigée par Michel Deguy
Depuis le romantisme de 1830 jusqu'aux derniers feux de Tel Quel, en 1975, l'innovation littéraire et esthétique, en France, s'est constamment identifiée à l'idée de Révolution. Un tel rapprochement n'a pas seulement incité les écrivains à «faire» la Révolution, comme le voulait la littérature engagée, mais, pour reprendre les termes de Blanchot, à l'«être». La Révolution est ainsi devenue l'autre nom de la liberté poétique, événement d'une puissance inouïe, déchirant l'ordre du temps et faisant à lui seul advenir un autre monde.
Ce livre explore l'histoire de ce lieu commun qui, au fil d'un siècle et demi, se révèle étonnamment peu «commun». En effet, la «révolution poétique» ne cesse de faire allusion à des valeurs éthiques et esthétiques différentes, dans un dialogue tendu où Maurras répond à Hugo, Paulhan à Blanchot et Barthes à Sartre, tandis que Tel Quel réécrit la révolution surréaliste en style maoïste.
Laurent Jenny est professeur à l'université de Genève. Il est l'auteur, entre autres, de La Parole singulière et de La Fin de l'intériorité.
Réarticuler l'esthétique et l'historique, autrement dit penser "l'idée de littérature" en fonction de ses conditions d'émergence, bien au-delà des engagements politiques des écrivains : tel est le programme de Laurent Jenny dans cette très belle étude sur la métaphore de la "révolution poétique", de Victor Hugo jusqu'au groupe Tel Quel...
Mais ce sont les échos d'un mouvement ou d'un penseur à l'autre qui témoignent le mieux de la fécondité d'une telle lecture. Ainsi Maurice Blanchot et Jean Paulhan s'opposent-ils radicalement sur le rapport qu'ils entretiennent à la question révolutionnaire...
Le groupe Tel Quel apparaît comme le dernier rebondissement de cette histoire : l'épuisement de l'utopie révolutionnaire est-il le signe d'un échec de la modernité ? Proche en esprit de Paulhan, Laurent Jenny décèle pour sa part dans le repli d'un programme révolutionnaire vieux de plus d'un siècle et demi "une chance de réconciliation avec notre langage".
GÉNÉALOGIE D'UN LIEU COMMUN
L'histoire du mot «révolution» n'est plus à faire, elle a été amorcée par Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française, et, plus récemment, explorée de façon systématique par Alain Rey, l'année du bicentenaire de la Révolution. On en retiendra d'abord l'extraordinaire fécondité polysémique d'une notion qui paraît avoir été destinée, par son histoire philologique, à se déployer en valeurs contradictoires.
Peu de mots ont assumé, aussi continûment, des antinomies aussi graves : destruction-reconstruction ; mort-renaissance ; avenir-passé ; espoir-désillusion; évolution inévitable-intervention brutale. Autant d'oppositions que le mot et ses usages dialectisent de manière désordonnée mais obstinée.
Le mot, issu du latin revolvere, qui signifie «rouler en arrière», «dérouler [un manuscrit]», «ramener par la pensée», «en revenir à», se développe lui-même comme une volute sémantique. En français, «révolution» désigne d'abord, et dès le XIIe siècle, le retour d'un astre qui vient d'accomplir le parcours de son orbe, d'où, au XIVe siècle, son usage au sens d'«accomplissement», de «durée complète». Paradoxalement le terme est donc d'abord chargé de valeurs sémantiques qui sont celles de l'ordre universel régulier et de la continuité. Pour qu'il se nuance de connotations négatives, il faudra attendre le XVIe siècle où apparaît l'idée que «le temps et les astres, la nature entière, la société sont entraînés par ces cycles, qui correspondent souvent à l'altération d'une immobilité pure, à jamais perdue». Dès lors, le mot devient disponible pour rendre compte du bouleversement des affaires du monde ou du coeur humain. Alain Rey en note un emploi décisif en 1636 : le Dictionnaire français-latin du père Monet fait correspondre à publicae rei commutatio l'expression révolution d'État. Confondues dans le même mot, se disputent dès lors des représentations conflictuelles entre «une régularité naturelle et divine» et «les surprises chaotiques du devenir humain». De plus en plus souvent, à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, le mot va être associé à des idées de désordre, de violence et de bouleversement. L'Histoire naturelle s'en sert de son côté pour référer aux événements naturels qui ont altéré l'ordre géologique de la planète. Cependant, c'est d'Angleterre que viennent les premières acceptions politiques du mot : «révolution» s'applique en effet non pas au renversement de la monarchie par Cromwell mais à la restauration monarchique de 1660, appelée «the revolution», puis à l'expulsion des Stuart et à l'arrivée de Guillaume d'Orange en 1688. Si donc, le mot «révolution» désigne chaque fois un brusque changement de régime, il sert aussi bien à qualifier une «restauration» (favorisé en cela par les valeurs étymologiques du «retour») qu'une évolution d'un monarchisme absolu à un monarchisme parlementaire.
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