Auteur : Asne Seierstad
Traducteur : Loup-Maëlle Besançon
Date de saisie : 05/06/2008
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Intervalles, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-916355-28-3
GENCOD : 9782916355283
Sorti le : 14/03/2008
«Je raconte ce que je vois. Ils peuvent entendre, en studio, les déflagrations et les explosions dans le téléphone. À plusieurs reprises, je remarque que l'énorme hôtel de béton est ébranlé et que les fenêtres tremblent. Une explosion, je parle, nouvelle explosion, je continue à parier, une autre explosion, et là nous remercions Åsne Seierstad à Bagdad. La liaison est coupée. L'attaque se durcit de minute en minute. Métal contre béton, métal contre marbre, métal contre fer. Je reste allongée par terre après avoir raccroché. C'est donc ça, être bombardé. Les poings sont serrés, les bras crispés, les yeux fixent le vide sans rien voir. Ça y est, nous y sommes !»
En janvier 2003, Åsne Seierstad arrive à Bagdad avec un visa de dix jours. Elle y reste finalement plus de trois mois, assistant à la chute du régime de Saddam Hussein et à l'installation du chaos. Elle y écoute des hommes et des femmes qui se résignent peu à peu à la guerre et tentent néanmoins de vivre malgré cette menace, puis de survivre dans la tourmente.
Cent un jours à Badgad est à la fois un document précieux sur l'exercice du métier de reporter de guerre, un témoignage bouleversant sur un peuple menacé de l'intérieur comme de l'extérieur, et l'aventure humaine extraordinaire d'une femme obstinément à l'écoute du monde.
Traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon
Cent un jours à Bagdad, véritable carnet de bord d'une correspondante de guerre, mais aussi d'une femme en milieu hostile, exprime toute la complexité de ce métier : la difficulté du quotidien, sur les questions éthiques aussi bien que logistiques, mais aussi une vision de la guerre par le petit bout de la lorgnette. Cette attention au minuscule, Asne Seierstad ne s'en éloigne jamais, pénétrant dans les cours ombragées ou laissant traîner ses oreilles sur les marchés. Ce sont ses impressions au sens propre qu'elle livre, son oeil ayant imprimé des milliers d'images et sa plume déversant ce trop-plein. Il est d'ailleurs amusant de noter que chacun de ses livres commence ainsi, par une première vision forte qui restera indélébile.
D'abord, c'est la lumière. Elle se presse à travers les paupières, se glisse en douce dans le sommeil, se faufile dans le rêve. Pas blanche et froide, comme d'habitude, mais dorée.
Les yeux plissés entraperçoivent une fenêtre aux longs rideaux de tulle, deux fauteuils au tissu imprimé, une table branlante, un miroir, une armoire. Sur le mur, un croquis bariolé : un bazar où l'ombre de femmes en long voile noir glisse dans des ruelles sombres.
«Je suis à Bagdad !»
La lumière du matin est donc comme ça ici. Elle se faufile.
La révélation suivante m'attend de l'autre côté des rideaux légers : le Tigre.
C'est comme si j'étais déjà venue ici, la vue semble extraite de la bible pour enfants que j'ai eue un jour; le fleuve serpentant, la rive bordée de roseaux, les îlots d'une verdure ondulante, les palmiers fièrement dressés qui se reflètent à la surface de l'eau.
D'en bas me parvient toute une gamme de klaxons, du rugissement sourd au couinement aigu et clair ; un chaos se traînant comme un escargot sous mon balcon. La rue suit la rive du fleuve.
Je suis arrivée à la faveur de la nuit. La traversée du désert, de la capitale jordanienne à la capitale irakienne, a pris douze heures. L'obscurité était tombée bien avant notre entrée dans Bagdad. Quelques lampadaires isolés diffusaient une lumière pâle. Aux abords de la ville, nous avons dû changer de voiture, la jeep jordanienne n'ayant pas le droit de pénétrer au coeur de la cité. Nous avons traversé le fleuve sans le remarquer.
L'Euphrate et le Tigre, le commencement de tout. Même le déluge vient d'ici, du pays entre les deux fleuves, la Mésopotamie. Le Tigre était un fleuve capricieux. Des couches d'argile de la plaine du Tigre et de l'Euphrate, les archéologues ont exhumé d'anciennes cités. Les catastrophes engendrèrent le récit du jugement de Dieu - l'inondation qui devait submerger la Terre tout entière.
Les jardins suspendus fleurirent grâce aux eaux du Tigre. Quelque part ici se trouvait le jardin d'Éden, et la tour de Babel fut édifiée à proximité. C'est de ce pays encore qu'Abraham et Sarah s'exilèrent.
Les fourrés qui bordent le Tigre n'ont plus rien de paradisiaque. La rive du fleuve, avec ses broussailles brunâtres, est stérile, aride. Les seules taches de vert sont les feuilles de palmiers qui flottent paresseusement au sommet des troncs marron. La ville aussi se fond progressivement dans les tons bruns, le contour des maisons s'efface dans la brume lourdement suspendue au ciel. La démarcation entre Bagdad et le désert disparaît à l'horizon.
Comme beaucoup de villes au monde, l'histoire de Bagdad commence avec le fleuve.
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