Auteur : Bruno Dumézil
Date de saisie : 10/04/2008
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Biographies
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-213-63170-7
GENCOD : 9782213631707
Sorti le : 12/03/2008
Au printemps 581, deux armées se préparent à s'affronter dans la plaine de Champagne. L'enjeu de la bataille est le contrôle de l'Austrasie, le plus grand des royaumes mérovingiens. Soudain, une femme en armes apparaît entre les lignes ennemies et exige des guerriers qu'ils mettent fin à leur querelle. Par ce fort belliqueux geste de paix, Brunehaut vient de faire son entrée dans l'Histoire.
Cette grande dame du VIe siècle souffre pourtant de la légende noire attachée à son nom. Trop souvent, son règne est décrit comme une suite de meurtres, de vengeances et de sacrilèges, dont le moteur aurait été une haine inexpiable envers sa belle-soeur Frédégonde. Quant à l'épouvantable supplice qu'elle subit en 613, on le donne généralement en modèle de la barbarie mérovingienne. Par-delà l'image d'Épinal, il est aujourd'hui nécessaire de revenir aux sources contemporaines. Le rôle du médiéviste est de relire ces textes, de les confronter avec les résultats des disciplines nouvelles, pour bâtir un récit plus attentif à la vérité historique ; peut-être moins «romantique», mais tout aussi vivant et trépidant.
Brunehaut retrouve alors sa véritable dimension, gigantesque, à la mesure d'un royaume qui s'étendait de la Bretagne à l'Adriatique et du Pays basque aux frontières du Danemark. Là, pendant près de quarante ans, cette «Barbare» oeuvra à la préservation de la civilisation romaine. Sous son règne, l'autorité de l'État, le principe d'un impôt équitable et la littérature classique vécurent un été indien. Mais Brunehaut fut aussi une femme dépourvue de toute nostalgie. Sa pratique subtile de la justice et son usage des relations d'homme à homme - ou doit-on dire de femme à homme ? - font d'elle l'une des créatrices de la civilisation médiévale. Amie des papes et des moines réformateurs, elle rendit également possible l'évangélisation de l'Angleterre et contribua grandement à l'émergence de la chrétienté occidentale.
A la rupture entre Antiquité et Moyen Âge, entre passion pour le pouvoir et espoir permanent d'une existence paisible, Brunehaut est un personnage étrange et complexe, une figure qui mérite assurément d'être redécouverte.
Né en 1976, Bruno Dumézil est maître de conférences en histoire médiévale à l'université de Paris-X. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure et agrégé d'histoire, il a récemment écrit un brillant ouvrage sur les Racines chrétiennes de l'Europe (Fayard, 2005), qui a connu un extraordinaire succès (plus de 10 000 ex. vendus et une presse unanime).
Par ces qualités même, que la clarté de l'exposition ne réserve pas au spécialiste, le Brunehaut de Dumézil est bien plus qu'une mise au point érudite sur une figure mythique de l'histoire nationale, longtemps présentée aux écoliers pour dire la barbarie du cruel Haut Moyen Age, et aujourd'hui effacée de notre Panthéon scolaire : c'est une réflexion sur ce moment-clé où la faillite de l'Empire romain, trop fraîche pour sembler irréversible, autorise le pragmatisme le plus cru pour concilier la tradition romaine et la nature nouvelle des rapports de forces et des liens personnels qui fondent le monde médiéval. En incarnant ce moment décisif, la reine "barbare" apparaît bien comme le pont entre deux mondes, où l'autorité d'un Etat centralisé, le principe d'une imposition équitable comme les derniers feux de la littérature classique démentent l'image d'Epinal. Ne reste que l'Histoire.
Extrait de l'introduction :
Au printemps 581, deux armées franques se préparaient à s'affronter dans la plaine de Champagne. Six ans plus tôt, le hasard avait voulu qu'un enfant hérite du plus puissant des royaumes mérovingiens. Depuis, les Grands s'entre-déchiraient pour s'emparer de la régence. Mais, au moment où la bataille décisive allait s'engager, une femme en armes apparut entre les lignes ennemies. Elle ne venait pas pour participer au combat, ni même pour exhorter les hommes à la bravoure. Au contraire, avec toute l'autorité que lui conférait le port du baudrier, elle exigeait que les Francs mettent fin à leur querelle. À la surprise générale, elle obtint satisfaction. Par ce fort belliqueux geste de paix, une reine barbare venait d'entrer dans l'Histoire.
Dans les sociétés anciennes pourtant, que ce fût à Rome ou en Germanie, seuls les hommes avaient le droit de faire la guerre. Du moins, les vertus qui permettaient de défendre le groupe, et par conséquent de le diriger, étaient nécessairement masculines. Comme toute civilisation, croyait-on, avait pour finalité d'interdire la confusion entre les sexes, les femmes combattantes se trouvaient renvoyées hors des frontières de l'humanité ordinaire. Les panthéons païens étaient ainsi peuplés de déesses belliqueuses, tandis que les ethnographes se plaisaient à évoquer les Amazones, guerrières au sein nu cavalant aux extrémités de la Terre. Mais ces êtres ne constituaient que les fantasmes d'un monde inversé. Les premiers chrétiens eux-mêmes considéraient que le pouvoir guerrier appartenait intrinsèquement aux mâles. Certes, quelques héroïnes jouaient de l'épée dans les pages de l'Ancien Testament et certaines martyres de l'ère apostolique avaient affiché des comportements virils. Mais ces saintes viragos, comme tous les monstres de la nature, n'étaient qu'une preuve parmi d'autres de l'infinie puissance du Créateur.
En somme, aucun homme du premier millénaire, qu'il fût romain ou germain, païen ou chrétien, n'envisagea jamais de rencontrer un être du sexe opposé sur un champ de bataille. La femme qui s'affichait avec les armes du pouvoir se rendait coupable d'une terrible transgression de l'ordre social voulu par Dieu ou par les dieux. Pourtant, en ce jour de 581, une telle créature apparut et les guerriers acceptèrent de se soumettre à ses ordres. Bientôt, les Francs reconnurent son autorité souveraine et, pendant près de trente ans, elle régna sur un territoire s'étendant de l'Atlantique à la Bavière et de l'Italie du Nord aux rives de l'Elbe.
BRUNICHILDA, BRUNEHILDE, BRUNEHAUT...
Pour comprendre le destin de cette femme, notre première tâche est de lui donner un nom. Les sources contemporaines la désignent en effet selon des formes extrêmement variables : Brunehilda, Brunechilda, Brunichildis, Brunigildis, Brunigilda, voire Bruna... Ces incertitudes orthographiques s'expliquent par une volonté de transcrire en latin, unique langue de l'écrit, un nom issu des dialectes germaniques parlés par les peuples barbares occupant l'Europe occidentale. Et notre propre hésitation à choisir une seule de ces formes révèle les difficultés que nous éprouvons à appréhender le très haut Moyen Age. Car lorsque la reine vit le jour, vers 550, la disparition de l'Empire romain en Occident n'avait encore rien d'une évidence. Et lorsqu'elle mourut, en 613, la chrétienté médiévale n'était qu'à ses balbutiements. Dans cette période hésitant entre chien et loup, c'est nous-même qui risquons de tracer le trait entre Antiquité et Moyen Age en choisissant le nom de la reine.
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