Auteur : John Murray
Traducteur : Cécile Deniard
Date de saisie : 20/03/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : 10-18, Paris, France
Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4113
Prix : 8.60 € / 56.41 F
ISBN : 978-2-264-04432-7
GENCOD : 9782264044327
Sorti le : 20/03/2008
Qu'il s'agisse d'un chirurgien vieillissant qui utilise la collection de papillons tropicaux de son grand-père pour tenter de comprendre son propre passé, d'un jeune homme hanté par la mort accidentelle de son père qui se lance à l'assaut de l'Himalaya ou d'une équipe de médecins américains confrontés à l'horreur en Afrique, les personnages de Quelques notes sur les papillons tropicaux pourraient à eux seuls fournir matière à plusieurs romans. La famille, l'identité, le deuil, la mémoire, voilà ce qui constitue f le terreau de l'âme humaine et le coeur des nouvelles de John Murray.
«Salué par Joyce Carol Oates comme un prodige, John Murray est de ceux qui voient dans l'imperceptible toute l'épaisseur du réel.
Et pour qui les hommes, même s'ils ne sont parfois que des papillons désarmés, brûlés par l'obsession de se protéger contre les attaques de la vie, ne restent jamais seulement des chenilles.»
Clémence Boulouque, Le Figaro
Traduit de l'américain par Cécile Deniard
"Domaine étranger" dirigé par Jean-Claude Zylberstein
La station climatique
Au premier matin de la formation à Bombay, quelques minutes avant son malaise, Elizabeth Dinakar, debout devant deux cents personnes dans la salle de conférences, désignait les bactéries responsables du choléra grossies sur le mur devant elle, avec ces mots : «Voilà votre ennemi.» La salle, longue et mal aérée, avait des murs lépreux et ses climatiseurs faisaient un bruit de ferraille. Les gens toussaient et remuaient des papiers. Les bactéries étaient grosses comme des voitures. Elizabeth Dinakar, grande et mince, avait d'épais sourcils noirs. Ses cheveux étaient ramenés en arrière et maintenus en chignon. Elle portait une chemise en soie, une jupe kaki, des chaussures à talons plats et pas de maquillage.
Elle parlait lentement et illustrait tous ses propos par des graphiques et des photographies. «Chaque enfant connaît cinq à sept épisodes de diarrhée par an, dit-elle, et ça fait un océan de diarrhée. Les gens nagent littéralement dedans.» Elle parlait comme un livre, possédait des organismes à l'origine des diarrhées infectieuses une connaissance précise et détaillée. Elle voyait dans le monde microscopique une beauté qu'elle savait incompréhensible aux autres. Elle prenait cela à coeur. Tout en parlant, elle frappait le sol d'une baguette en bois. Des gouttes de sueur lui coulaient dans le dos. A l'autre bout de la salle, deux bouilloires à thé en inox reposaient sur des tables recouvertes de nappes blanches. Pendant les pauses, on servait ce thé dans d'épaisses tasses du British Civil Service et, ce matin-là, par-dessus le bord de la sienne, elle avait regardé l'Inde moderne, dans l'encadrement des portes, bruyante et aveuglante sous le soleil.
Le sang quitta le visage d'Elizabeth Dinakar et elle fut prise de vertige. Elle avait commencé par un exposé sur le choléra, une maladie originaire du golfe du Bengale qui, à Calcutta, avait décimé les soldats britanniques à la peau blanche. «Le choléra fait partie des grands legs de l'Inde au monde, expliqua-t-elle, c'est une maladie qui a inspiré une terreur profonde à l'humanité.» Elle passa rapidement la diapositive d'une lithographie du XIXe siècle qui représentait le spectre du choléra planant au-dessus de New York comme La Faucheuse. L'image provoqua quelques rires au fond de la salle et Elizabeth fit remarquer que les progrès accomplis en quelques années à peine étaient stupéfiants ; grâce aux cultures en laboratoire, à la biochimie, aux anticorps, on connaissait désormais parfaitement le choléra. Il n'y avait plus aucun mystère, dit-elle, et pendant qu'elle parlait, sa voix lui paraissait de plus en plus faible, assourdie, comme lointaine. C'était une victoire, continua-t-elle, une victoire orchestrée par des microbiologistes qui avaient travaillé méthodiquement, en s'appuyant sur une science expérimentale rigoureuse. Elle se demanda si elle n'employait pas un ton un peu trop solennel, mais elle pensait réellement que c'était prodigieux ; cette victoire sur le choléra représentait un triomphe de la méthode scientifique sur le chaos.
Elle s'interrompit et laissa la baguette lui glisser des doigts. Elle tourna le dos à l'auditoire, et il lui vint à l'esprit qu'elle allait mourir. Sur le mur au-dessus d'elle, une grosse horloge blanche en bakélite, avec un cadran rond et des aiguilles immenses semblables à des harpons acérés. Elizabeth leva les yeux vers elle. En perdant connaissance, elle se revit petite fille en train de regarder son père dégager la neige à l'aide d'une pelle. Elle sentit des cristaux de glace sur ses joues, une odeur de cigarette, et, l'espace d'un instant, entendit son père lui parler. Puis elle s'effondra.
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