Auteur : Evelyne Grossman
Date de saisie : 18/03/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Minuit, Paris, France
Collection : Paradoxe
Prix : 18.50 € / 121.35 F
ISBN : 978-2-7073-2030-8
GENCOD : 9782707320308
Sorti le : 13/03/2008
Qui n'a, au moins une fois, rencontré l'angoisse ? Palpitations, boule au creux de l'estomac, souffle coupé, malaise qui enfle sourdement... L'angoisse est une «ventouse posée sur l'âme», disait Antonin Artaud. Est-elle la voie obligée d'entrée dans l'écriture : l'impouvoir qu'explorèrent Blanchot et Derrida, le vertige du «comment commencer» qu'évoquent Beckett ou Foucault, «l'expérience abjecte» de la psychanalyse selon Lacan, le grouillement informe de l'être pour Levinas ? La pensée est-elle une figure de l'angoisse ?
L'angoisse dont il s'agit ici n'a pas la familiarité de nos peurs intimes, aussi violentes soient-elles. Ce sont pourtant ces mêmes territoires qu'explorèrent nombre d'écrivains et philosophes du XXe siècle. Tous disent la formidable puissance de création gisant au coeur de la négativité anxieuse : déconstruction (Derrida), désoeuvrement, désastre (Blanchot), dédit (Levinas), décréation (Beckett), litanie des «il n'y a pas de...» chez Lacan, fin de l'homme pour Foucault.
L'angoisse de penser désignerait alors cette expérience d'écriture - tantôt jubilatoire, tantôt affolante -, dans laquelle Je pense hors de Moi.
LA SORTIE DE SOI
... la pensée, au ras de son existence, dès sa forme la plus matinale, est en elle-même une action, - un acte périlleux.
Michel Foucault, Les Mots et les choses
Angoisse
Qui n'a connu au moins une fois cette pénible sensation d'un malaise diffus qui sourdement enfle et se propage, irradie, revient par vagues : boule au creux de l'estomac, étreinte qui enserre la gorge, empêche de respirer, palpitations, compression de la cage thoracique, constriction douloureuse des muscles. Antonin Artaud dans ses premiers textes en transfigure le symptôme : «une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure et dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l'esprit s'étrangle». Ceci encore : «Il faut avoir connu cette aspirante montée de l'angoisse dont les ondes arrivent sur vous et vous gonflent comme mues par un insupportable soufflet. L'angoisse qui se rapproche et s'éloigne chaque fois plus grosse, chaque fois plus lourde et plus gorgée. [...] C'est une sorte de ventouse posée sur l'âme...»
Quelque chose d'immonde se presse qui tente de faire effraction : pressentiment obscur, menace indéfinie. Alors le corps tout entier se contracte comme s'il tentait en hâte de bloquer toutes les issues, fermer les écoutilles. Certains, d'angoisse, se replient en boule, se murent en eux-mêmes, pétrifiés, dans l'attente que la crise se dénoue... Un degré de plus et c'est le grand épisode anxieux, la peur panique, l'ictus émotif qu'évoquent les psychiatres. Rien de tel pourtant la plupart du temps. Nous sommes de paisibles angoissés.
La nausée que décrit Sartre est une autre forme du même malaise, inquiétante impression comme d'un trou qui s'ouvre en moi. Par cette déchirure je m'échappe et m'écoule : hémorragie de l'être par où je fuis et me déverse au dehors, le dehors menaçant en ressac de s'engouffrer, de m'envahir... Va-et-vient nauséeux qui signe la défaillance des enveloppes corporelles et psychiques. Dans l'angoisse, l'être redevient poreux, désarmé - affreuse détresse de nourrisson.
Au sein des écritures modernes l'angoisse nommerait ce qui surgit au plus près de la pensée, la voie étroite (angustia) sans cesse à franchir à travers impuissance et dégoût, prix à payer, livre de chair pour le jaillissement de l'idée, - ce qu'on appelle encore, et non par hasard, «inspiration». L'angoisse, voie obligée d'entrée dans l'écriture : l'impouvoir dont parlèrent Artaud, puis Blanchot et Derrida, le vertige du «comment commencer» qu'évoquent Beckett ou Foucault, le «je me sens pourri» de Bataille, «l'expérience abjecte» où plonge l'écriture analytique selon Lacan, le grouillement informe de l'être pour Levinas. Expériences à chaque fois singulières, profondément apparentées pourtant, et qui ébranlent les tranquilles assises de ce que nous pensons être notre pensée, notre identité. La pensée : figure de l'angoisse. «Qu'est-ce que Cela, demandait Heidegger, qui nous appelle à penser ?» Ici, plutôt : comment penser surgit-il à proximité de ces expériences apparemment destructrices, déshumanisantes, de l'angoisse ? Comment l'angoisse nauséeuse, cette brèche béante dont parle Bataille dans L'Expérience intérieure, peut-elle ouvrir à l'inspiration (cette voix de l'Autre en moi, cette parole «soufflée» que Derrida entendit chez Artaud), afin que celui qui parle et écrit ne soit plus seulement lui-même (un seul qui pense et écrive) ? Alors écrire est cette expérience profonde de dépersonnalisation qu'expérimentèrent les écrivains et penseurs du XXe siècle.
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