Auteur : Leonid Ivanovitch Dobytchine
Traducteur : André Cabaret
Date de saisie : 14/05/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Circé, Belval, France
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-84242-185-4
GENCOD : 9782842421854
Sorti le : 24/04/2008
Chourka est un petit garçon qui vit avec sa mère, son frère et sa soeur dans un village du sud de la Russie. Son père est front, et il doit assumer son rôle de «chef de famille». En temps troublés - une guerre mondiale gronde au loin, la révolution va bouleverser l'ordre établi -, il apprend à se conduire de manière autonome. La parentèle est un handicap plus qu'un soutien ; quant à ses amis, ils l'entraînent parfois dans des aventures à l'issue incertaine. L'auteur nous présente une galerie de portraits hauts en couleurs, sans forcer le trait. Les tribulations de Chourka, présentées à la hauteur d'un regard d'enfant, sans recul, lui permettent de brosser un tableau saisissant de la Russie profonde. Dans un monde dur, aux moeurs rudes, Chourka devra tracer tout seul son chemin. Ce qu'il fera le jour où il décidera de prendre son destin en main.
Léonide Dobytchine est né en 1896 à Dvinsk. Après une formation d'ingénieur, il part pour Leningrad au début des années vingt. Il publie trois livres : deux recueils de nouvelles Rencontre avec Lise (1927) et Le Portrait (1931) et le roman La Ville de N. (1935). Au début des années trente s'imposa une nouvelle politique culturelle conservatrice, dirigée notamment contre les soi-disant écrivains «formalistes». La Ville de N. fut dénoncée publiquement lors d'une session de l'assemblée des écrivains de Leningrad en janvier 1936. Dobytchine disparut quelques semaines plus tard. Après l'hiver, ce que l'on redoutait se confirma : Dobytchine s'était suicidé (à quarante ans) ; son corps fut repêché de la Neva. Chourka et sa famille (1935-1936) est publiée, posthume, en 1993.
Traduit du russe par André Cabaret.
Sensible et précise, l'écriture de Dobytchine ressemble à la cervelle en maturation du petit héros : les mots s'alignent à l'envers («grand échalas, la tête relevée, à un pâté de maisons en avant, marchait le maire»), comme les découvertes se déclinent sans logique dans la vie de l'enfant, pour en faire un être d'exception. Au plus près des paysans dont il semble avoir éprouvé dans sa chair les tourments et coutumes, Léonide Dobytchine a le sens de la nature, des changements de saison qui arrivent au détour de phrases concises et imagées...
Le texte est écrit en brefs chapitres, en phrases courtes qui ont toute l'apparence de la sécheresse, l'émotion naissant de leur assemblement. Dobytchine semble à la fois extrêmement proche de ses personnages et de la pauvre vie qu'ils mènent, par les détails qu'il fournit, et tout à fait détachés d'eux, sa précision étant motif d'ironie...
Les états d'esprit, les situations, les raisonnements sont dits avec une précision hors de l'ordinaire qui donne un aspect étrange à la vie quotidienne décrite par le roman, d'autant que les prénoms ou diminutifs des personnages (Chourka, Avdotia, Avérian) ne sont pas ceux qu'on a l'habitude de lire dans les romans russes et induisent une forme d'irréalité.
La carriole chargée d'affaires s'arrêta devant la maisonnette. Celle-ci était faite en rondins et recouverte de tôle. Trois de ses fenêtres donnaient sur la rue. La porte et deux fenêtres se trouvaient à l'arrière. Rien ne clôturait la cour.
La femme qui marchait derrière la carriole fit encore un pas et, parvenue à sa hauteur, en fit descendre une fillette de six ans et un garçonnet d'environ trois ans. Chourka, celui du milieu, sauta tout seul à terre.
Des gamins surgirent on ne sait d'où et se disposèrent pour observer. Une femme parut sur le perron de chacune des deux maisons voisines.
- Les enfants, - dit l'arrivante, que l'un d'entre vous aille prier monsieur Akimotchkine de venir ici.
Pour l'attendre, la femme s'assit avec ses enfants sur le remblai de terre ceinturant la maison. Le charretier détacha un seau de la carriole. Puisant de l'eau dans le puits, il donna à boire au cheval. Il se roula un "pied-de-chèvre" ; une puanteur de makhorka se répandit dans l'air fraîchissant.
Poussiéreuses, des bardanes pointaient hors du fossé bordant la route. Un champ hérissé de chaumes courts et bruns s'étendait jusqu'à la forêt. Par endroits, il était gris de toiles d'araignées. Il semblait que du givre s'y fût déposé.
La forêt était à trois verstes et demie environ. Le soleil venait de se coucher juste derrière, et le ciel au-dessus était légèrement jaunâtre.
On voyait le haut d'un clocher au-delà de la forêt et une croix dont l'une des branches brillait. Toute noire, on voyait à côté du clocher une étroite cheminée d'usine.
Coupant la forêt en longueur, apparut soudain une fumée blanche qui se déplaça très vite. Un train surgit, qui s'approcha bruyamment.
Le charretier dit que la voie sur laquelle roulait le train s'appelait la "branche", et le train lui-même, le "coucou". Il conduisait de la gare à la sucrerie.
Les gamins, dépêchés à la recherche de monsieur Akimotchkine, revinrent en courant, et lui-même ne tarda pas à paraître.
Il marchait en se tenant très droit. Pas grand, noir de cheveu, et avec des boutons de cheminot.
En s'arrêtant, il cala ses pieds l'un contre l'autre, comme un soldat.
- Bonsoir, - dit-il.
La femme qui l'avait envoyé chercher se leva. Il était son frère. Tous deux avaient des joues rouges, des sourcils qui se rejoignaient sur l'arête du nez, une bouche dont les commissures se relevaient.
Akimotchkine ouvrit la porte à l'aide de la clef qu'il avait apportée, et on rentra les affaires dans la maison.
Il y avait deux pièces : la "cuisine" et la "salle". Les murs de la salle étaient blanchis à la chaux. Le sol était planchéié et peint. Les enfants ravis s'y roulèrent.
Se détournant, leur mère prit dans son corsage un mouchoir qu'elle dénoua pour en sortir de l'argent. Elle régla le charretier.
Celui-ci ne bougea point et demanda s'il n'y aurait pas un peu de "bleu" ; on lui en filtra un verre à travers une croûte de pain.
Puis ils s'en versèrent pour eux ; et Akimotchkine, ayant bu :
- Eh bien, vivez donc là en attendant, - dit-il en s'en allant, comme si cette maison fût la sienne.
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