Auteur : Eliette von Karajan
Traducteur : Bertrand Vacher
Date de saisie : 16/03/2008
Genre : Musique, Chansons
Editeur : Archipel, Paris, France
Prix : 18.95 € / 124.30 F
ISBN : 978-2-8098-0041-8
GENCOD : 9782809800418
Sorti le : 19/03/2008
Eliette Mouret, mannequin chez Dior, n'a que dix-huit ans lorsqu'elle rencontre le chef autrichien Herbert von Karajan, qu'elle épouse le 8 octobre 1958. Elle devient Frau Operndirektor : la femme du directeur de l'Opéra de Vienne, qui préside déjà aux destinées du prestigieux Philharmonique de Berlin.
La jeune Française n'a d'abord qu'une rivale : la musique. Mais elles vont devenir partenaires. À Berlin, Paris, Milan, Eliette gagne l'estime des musiciens du rang, dont elle a le privilège de suivre et d'évaluer les répétitions : plus de mille, au cours de trente années !
Bientôt, les divins caprices de Maria Callas, le perfectionnisme d'Elisabeth Schwarzkopf ou d'Henri-Georges Clouzot, l'incroyable modestie de Carlos Kleiber, les facéties de Bernstein ou l'humour de... Jean-Paul II n'auront plus de secrets pour elle. Ni les affinités musicales inattendues de quelques grands de ce monde : Helmut Schmidt, Kissinger, Nehru, le prince Charles ou encore le dalaï-lama.
De la révélation Pavarotti en 1967 à la découverte d'Anne Sophie Mutter puis d'Evgueni Kissin dans les années 1980, Eliette von Karajan dresse les portraits intimes et saisissants de quelques monstres sacrés nommés Gould, Mravinski ou Domingo. Pour la première fois, elle offre sur Herbert von Karajan le regard irremplaçable de l'intimité, révélant son amour du silence et de la nature, sa discrète générosité pour les membres de son orchestre, marques de son culte absolu de la musique.
Ouverture
Saint-Tropez, il y a de cela un demi-siècle. Le petit village de la Côte d'Azur présente encore son aspect traditionnel de port de pêche idyllique, avec sa poignée de restaurants dont s'échappent les effluves de vieux bois, les senteurs de lavande et de romarin mêlées et l'odeur du poisson fraîchement débarqué. Le long du môle sont amarrées les barques de pêcheurs peintes en bleu et blanc, que l'aube encore indécise a vu revenir de leur expédition en mer. Les filets jaunes sèchent, étendus sur les dalles centenaires qu'ils revêtent d'un manteau de parure. Tout au long de la journée, le soleil chauffe la façade des petites maisons. Dans un fourmillement innombrable, les étroites ruelles serpentent, partant du port pour atteindre la place du marché, légèrement en hauteur, avec ses platanes que le souffle du mistral fait ployer. Un bar joyeusement animé, La Ponche, est le lieu de rendez-vous favori des autochtones, mais aussi d'une foule d'artistes arrivés d'un peu partout, peintres, écrivains et musiciens accompagnés de leurs muses. Dès les premiers rayons du crépuscule, tout se met ici à bouger, chaque nuit offre l'occasion de faire la fête sans retenue, de rire, boire et danser.
Ce village est chargé de souvenirs que j'aime tout particulièrement me remémorer, car c'est ici que j'ai vécu l'un de ces instants magiques qui allait changer ma vie à tout jamais. À l'époque, je venais d'avoir dix-huit ans et j'habitais encore à Nice, ville où j'avais grandi et suivi toute ma scolarité. Une amie de ma mère décida un jour de m'emmener avec elle à Saint-Tropez, où une grande fête sur un yacht nous attendait. Nous roulâmes le long de la côte, bordée d'innombrables criques et boisée de chênes-lièges, avant d'atteindre la citadelle de Saint-Tropez, qui offre une vue incomparable sur le pittoresque village de pêcheurs et, au loin, sur le golfe.
À bord, la fête battait son plein. Une foule d'invités élégants s'amusait, dans une atmosphère de joie sans retenue. Mais tout cela ne me concernait pas vraiment : cette soirée que j'avais attendue avec tant d'impatience, voici qu'à peine commencée elle s'achevait de manière imprévue. Après quelques minutes, j'étais en proie à un terrible malaise. Au beau milieu de ces invités rayonnants de bonne humeur festive, j'avais le mal de mer ! Désespérée, au bord des larmes, je m'étais retirée dans un coin, lorsqu'un monsieur sympathique vint à ma rencontre. Il ne lui avait pas échappé que cette toute jeune fille n'avait pas le coeur à la fête. C'est en ami qu'il m'aborda. Saisissant en un clin d'oeil la gravité de la situation, il prit la seule décision qui s'imposait. Sans nous faire remarquer, nous quittâmes le yacht pour aborder ensemble la terre ferme. Ce gentleman attentionné n'était autre que Herbert von Karajan, dès cette époque un chef d'orchestre de renommée mondiale.
Le cadre était celui d'une de ces soirées provençales, où le soleil semble ne vouloir disparaître que pour se ménager une courte pause. Mon guide me conduisit dans l'un des restaurants du port. La terre ferme sous mes pieds, je repris rapidement mes esprits et eus tout loisir de me consacrer enfin à mon sauveur. Si cet homme me fascina dès le premier instant, c'est sans doute parce qu'il avait mis tant de gentillesse à s'occuper de moi et à soulager ma détresse. Ce genre d'attention paternelle n'avait jamais été mon lot, mon père étant mort quelques années après ma naissance. Mais Herbert von Karajan dégageait également une fougue, un charme sensuel qui n'étaient pas loin de me couper le souffle. Il venait tout juste de diriger à Bayreuth le deuxième cycle du Ring de Richard Wagner, avec un immense succès - mais tout cela, je ne devais l'apprendre que bien plus tard. Nous discutions en français car, à l'époque, je ne parlais pas un mot d'allemand. Lui me tutoyait et m'appelait Éliette ; pour ma part, je lui donnais du «monsieur», étant beaucoup plus jeune que lui.
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