Auteur : Eric Laurrent
Date de saisie : 20/06/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-7073-2031-5
GENCOD : 9782707320315
Sorti le : 06/03/2008
De retour de Florence, où j'étais allé passer une dizaine de jours pour oublier Clara Stern, je ne pouvais imaginer que le destin me ramènerait en Toscane quelque neuf mois plus tard - et encore moins que j'y trouverais l'amour.
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Eric Laurrent réussit, avec Renaissance italienne, son roman le plus abouti. Il donne ici toute la mesure (toutes les mesures) de sa langue exigeante et gourmande - ses descriptions des femmes et de la campagne italienne sont somptueuses. Tout est juste, si juste. C'est superbe !
L'auteur multiplie les subordonnées, les termes rares et les subjonctifs, use du rythme des césures et même de l'alexandrin en prose : facture «laurrentienne» dont d'aucuns pourront s'agacer quand sa dimension poétique est au contraire un véritable baume au lecteur fatigué par les romans de l'à-peu-près et les facilités syntaxiques auxquelles trop de romanciers actuels cèdent volontiers. Éric Laurrent fait partie de ces écrivains rares capables de maîtriser une description dont l'apparente fluidité dissimule une grande prouesse technique, tels ses croquis littéraires de plusieurs pages d'une femme dansant dans une fête de village ou prenant un verre de chianti sur une terrasse ensoleillée...
Cette introspection minutieuse et lucide se double, on l'aura compris, d'une fine étude sur l'écriture même et la littérature, susceptible de prendre chez l'écrivain le pas sur l'homme, celui-ci vivant plus volontiers dans ses visions que prenant pied dans la vie même, et qui devra pour accéder au bonheur renoncer à la maîtrise stylistique, fût-elle esthétique ou en actes, en se laissant conquérir par un avenir sans certitudes et sans logique, en s'abandonnant à un calendrier aléatoire, au chaos de vêtements chiffonnés et de draps froissés où gisent sans souci d'ordre cendrier et noyaux de fruits, un tableau dont il est à son insu le vrai peintre.
Je rentrais de Florence, où j'étais allé passer une dizaine de jours, escomptant que la contemplation des inestimables témoignages de la floraison artistique qui s'y épanouit au Quattrocento contribuerait à apaiser le chagrin que m'avait causé mon amour malheureux pour Clara Stern. Mes pensées ayant là-bas, dans cette ville que j'avais parcourue en tous sens avec un tel désir de jouir de ses chefs-d'oeuvre que chaque soir, de retour dans ma chambre d'hôtel, je tentais, malgré la fatigue, de prolonger mon plaisir bien au-delà de la fermeture des musées, des églises et des palais où je les avais admirés, en examinant leur reproduction sur les nombreuses cartes postales et dans les quelques catalogues dont j'avais fait l'acquisition au gré de mes visites, aspirant à ce point à me pénétrer de leur analgésique beauté qu'il n'était pas rare que je me penchasse au-dessus de certaines images muni d'un compte-fils, lequel, outre de circonscrire le champ de ma vision à tel ou tel détail dont il agrandissait l'échelle, recelait en ces moments creux, propices aux remembrances, la propriété de borner strictement le champ de ma conscience à l'instant présent, mes pensées ayant là-bas, disais-je, progressivement fini par se détacher de la jeune femme (si bien que, au terme de mon séjour, plusieurs heures, parfois même une journée entière, pouvaient s'écouler sans que son souvenir me traversât l'esprit (et, quand il le faisait malgré tout, sans que j'en conçusse aucune affliction, comme s'il eût ressurgi d'un lointain passé)), je croyais en revenir parfaitement guéri, mais ma douleur s'était réveillée dès que j'avais franchi le seuil de mon appartement, de sorte qu'il m'avait paru réintégrer celle-là en même temps que celui-ci, la retrouvant en effet telle qu'elle était dix jours auparavant, tout aussi vive, tout aussi profonde, comme si, en définitive, je ne l'avais pas emportée avec moi en partant, mais l'avais laissée là - autrement dit, pour jouer sur deux acceptions distinctes de ce verbe (à savoir «négliger de prendre» et «cesser de penser»), comme si je l'avais oubliée à Paris, au lieu que de l'avoir oubliée à Florence, ainsi que je me l'étais naïvement figuré.
Mais c'est que rien ne détourne davantage de soi que le voyage, qui, tout autant qu'un déplacement spatial, marque un déplacement intérieur, une métamorphose aussi bien qu'un mouvement. Séparés des êtres que nous aimons, coupés de la plupart de nos habitudes, déchargés de toutes nos obligations, soulagés de nos tracas, plongés simultanément dans un monde nouveau qui requiert toute notre attention, laquelle cesse alors de se porter au-dedans de nous pour ne plus s'attacher qu'aux choses du dehors, nous devenons ainsi un autre à chaque changement de lieu, un autre si oublieux de ce que nous étions encore la veille en faisant nos bagages qu'il n'est pas rare, par exemple, qu'au spectacle de tel ou tel paysage magnifique, de tel ou tel village plein de charme, nous nous surprenions à penser : «C'est ici que j'aimerais vivre désormais», comme si rien ni personne ne nous reliait à l'existence que nous venons de quitter.
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