Auteur : Anne Godard
Date de saisie : 12/03/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Collection : Double, n° 52
Prix : 6.50 € / 42.64 F
ISBN : 978-2-7073-2033-9
GENCOD : 9782707320339
Sorti le : 06/03/2008
Une femme s'est fixé la date anniversaire de son existence : celle de la mort de son fils. Magnifiquement inconsolable. Mais il y a des ruses, même dans le sublime.
Ses enfants la surnomment mater dolorosa. Depuis la mort de son fils aîné, le deuil lui est dû comme le droit fondateur de son existence. Elle est la femme en deuil. Tout doit s'ordonner autour du jour à jamais fixé. Tout se concentre autour de la chambre au fond du couloir, là où elle a trouvé son fils mort, à son piano
- l'insaisissable, touchant et tempétueux adolescent.
Cela, le lecteur de ce premier roman d'Anne Godard ne le sait pas tout de suite. Le récit commence, en effet, par l'attente. La femme est seule. Les enfants ne vivent plus à la maison, le mari
- un musicien manqué - a changé de vie. Elle attend le coup de téléphone. Elle attend les signes de compassion qu'elle exige de ses proches, selon des procédures complexes, puisqu'il ne faut pas que cela ressemble à de la compassion. Bref, elle attend que le monde tourne autour d'elle. Car c'est «le» jour, celui de la mort du fils, voici plus de vingt ans. Malheureusement, elle est bien la seule à célébrer ce culte dont les fidèles finissent par se lasser.
Derrière la douleur, derrière le ressentiment contre les vivants
- notamment contre les autres enfants -, le lecteur découvre, en effet, un noeud de vipères familial, une maison, des souvenirs, des grandes espérances, de non moins grandes illusions perdues et le besoin farouche de maintenir les chimères - dont la musique et le fils mort. On s'aperçoit aussi que la mort du fils est un chaudron de sorcière. Un suicide dont les causes sont le tissu même du récit, avec ses masques et son enfermement.
Jean-Maurice de Montremy
Anne Godard est née en 1971. Elle vit à Paris. L'Inconsolable a été publié en janvier 2006 et a obtenu en mars le Grand Prix RTL/Lire.
C'est venu du dehors, peu à peu, comme une main lourdement posée sur ton épaule, qui t'aurait rappelé un souvenir usé. Tu es restée assise sur le lit, pieds ballants, tu ne sais pas combien de temps ainsi, immobile, sans rien voir, sans penser à rien. Tu te dis que tu as beaucoup souffert, d'habitude cela suffit, tu n'as pas besoin de penser plus concrètement. D'habitude tu aimes bien, même, cette sensation, mais tu n'aurais pas dû te laisser envahir. Dans le silence de la maison, tout semble arrêté. C'est l'heure de la sieste, léthargie partout. On se croirait au milieu de la nuit. Mais sur le plancher, tu sens encore la brûlure du soleil, qui s'effile à travers les persiennes, en lames aiguës, éblouissantes dans la pénombre. Où sont-ils tous passés ? Ta voix te parvient atténuée, blanche et creuse. Tu dis des mots sans te soucier de ce qu'ils pourraient signifier, tu essaies seulement de t'assurer de ta présence, percevoir que tu es là, encore un peu vivante, malgré tout. Du bout des pieds, tu atteins le rebord de la cheminée, la fraîcheur lisse de la pierre te ramène lentement à la surface de toi-même. Tu voudrais que quelqu'un vienne, mais personne ne vient, personne ne t'a entendue, personne ne sait. Depuis toujours tu es dans le monde désert et jamais personne ne t'a dit ce que tu étais en train de vivre.
Ça y est le soir tombe. Du jardin te vient le bruissement du vent dans les feuilles des platanes. Le monde est revenu à sa place, d'un seul coup. Tout à l'heure, pour le dîner, tu mettras ton masque. Ils ne s'apercevront de rien et, comme chaque jour depuis que tu es enfant, tu resteras muette pour étouffer dans le silence ton lent écroulement intérieur, sans paroles. Et, comme d'habitude, tu leur en voudras parce qu'ils ne sauront jamais. Gestes mécaniques. Se lever, se vêtir, descendre au jardin, sourire, parler du temps. Il a fait si chaud la nuit dernière. Très peu dormi, comme d'habitude. À quatre heures, le merle déjà, hier c'était plus tard, il me semble. Les bruits du dehors au petit jour, les chiens errants, les frôlements furtifs des mulots dans les feuilles sèches, un chant d'oiseau que tu n'as pas reconnu, les voitures sur la nationale, des avions parfois, ils sont si près, on se demande où ils se posent. Manger, ne pas avoir l'air d'y prendre plaisir. Occupations. Rien à dire, ou alors description méticuleuse. Les articles de journaux dépouillés en retard, les numéros qui attendent, en piles de plus en plus hautes, mais tu ne te décides pas à les jeter avant de les avoir lus. L'émission que tu as écoutée cette nuit à la radio, pendant ton insomnie, très intéressante, les émissions la nuit sont toujours très intéressantes, tu ne sais plus de quoi il s'agissait, mais c'était vraiment remarquable. Un livre que tu n'as fait que parcourir, abandonné avant la fin, insipide, comme souvent, et tellement vulgaire.
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