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Le soleil des vivants

Couverture du livre Le soleil des vivants

Auteur : François Thibaux

Date de saisie : 09/03/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Ed. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, France

Collection : Regards croisés

Prix : 16.80 € / 110.20 F

ISBN : 978-2-7526-0420-0

GENCOD : 9782752604200

Sorti le : 14/02/2008

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  • La présentation de l'éditeur

«Comme ils disent en lettres d'or fané au bas du monument où s'alignent par ordre alphabétique tous ces jolis garçons que j'ai si bien connus et tant aimés, "la gloire est le soleil des morts". C'est du Balzac, m'a dit docteur Joël. Et alors ? La gloire, je m'en tamponne. Mais le soleil, le vrai, le soleil des vivants, rien n'aura pu m'en rassasier, surtout en hiver, quand il ouvre les volets et craque sur la neige.»
Selon son habitude, François Thibaux emmêle avec délectation les écheveaux qui tissent son roman : la guerre avec ses vaincus et ses résistants, les maîtres et les esclaves, l'amour le plus éthéré et les folles parties de pelotage, la musique et la peinture... Par petites touches, l'auteur campe une atmosphère onirique, malgré des personnages formidablement ancrés dans la réalité. Il y a du Grand Meaulnes là-dedans, et l'on aime à parcourir sans fin les pièces bruissantes de souvenirs du vieux manoir de famille.

François Thibaux, né en 1947, vit de sa plume près de Soissons. Salué par la critique («Une plume majeure» Éric Ollivier, Le Figaro/ «Un style flamboyant» Pierre Drachline, Le Monde/ «Un troublant conteur» Jean-Luc Douin, Télérama/ «Ce qu'on fait de mieux dans la littérature d'aujourd'hui» Yann Moix, Marianne/ «Une prose lumineuse» André Rollin, Le Canard enchaîné), il a déjà publié une dizaine de romans, dont Monsieur mon frère, l'Aube, 2006.





  • Les premières lignes

FÉVRIER 1995

Marthe Pinel
Manoir de Brassac
Matin

Comme ils disent en lettres d'or fané au bas du monument où s'alignent par ordre alphabétique tous ces jolis garçons que j'ai si bien connus et tant aimés, «la gloire est le soleil des morts». C'est du Balzac, m'a dit docteur Joël. Et alors ? La gloire, je m'en tamponne. Mais le soleil, le vrai, le soleil des vivants, rien n'aura pu m'en rassasier, surtout en hiver, quand il ouvre les volets et craque sur la neige en traversant, entre les fais des clôtures, les toiles d'araignées gelées qui resplendissent comme autant d'étoiles sur le manteau bleu des rois tandis que là-bas, dans la vallée, les cloches du dimanche valsent comme des anges au-dessus des montagnes et que les enfants, clignant des yeux sur le parvis de la cathédrale, lèchent au bout de leurs doigts la crème des mille-feuilles. Alors, je me dis : «Bientôt, ma belle, il n'y aura plus de neige. Et pour les pâtisseries, tripette. Quant au soleil, bonjour la nuit. Tu seras dans un trou comme au fond de la mer ou sous les grands sapins, où il fait toujours noir.» C'est ce qui me tue : cent ans dans une semaine et les jours d'autrefois, le pain bien chaud, le vin, le goût des figues et le regard des hommes, c'était hier. Je n'ai rien vu passer. Pourtant, j'en ai vu, des choses. Je ne suis pas aveugle, moi. Pas comme l'autre chipie, la Marie-Alice Daguilhon, cette bourgeoise au châle hindou qui cajole son loulou empaillé et me réveille le matin en frappant à coups de canne le plancher de sa chambre pour faire monter son thé au citron qu'elle arrose avec le Gin planqué dans sa table de nuit, à la place du pot. Une gamine. Moi, j'étais déjà décatie du temps de De Gaulle, quand il faisait ses discours en levant les bras et criait trois fois hélas. Vieille, je le suis depuis si longtemps que le reste, ma jeunesse, mes cuisses blanches et mes seins à la Diane de Poitiers qui baignait les siens dans du lait d'ânesse, c'est le retour des cendres. Personne ne s'en souvient, sauf moi. Pourtant, c'était hier. Et tout me revient : les grands massacres, les guerres qui ont saigné les pauvres, celle qu'on a gagnée, celles qu'on a perdues ; les enfants morts, leurs petits cercueils enterrés dans un coin du cimetière, entre eux, comme pour une dînette, les animaux que j'ai nourris et puis que j'ai tués, les lapins que j'éborgnais au-dessus des bassines, en musique, avec le gramophone qui, dans la cour, devant la vache à lait attachée à l'anneau, jouait : «Les grands bateaux s'en vont sur l'eau, sans amour, sans amour s'en aller sur la mer» ; la boue sur les souliers du pasteur qui s'essuyait les pieds avant d'entrer chez les malades, la sueur malsaine au fond des chambres, les claquements de dents; et les questions dans la pénombre : «Vous croyez vraiment qu'il y a quelque chose, après ?» J'en ai vu, oui. Et j'en ai eu, des hommes. Quand on allait aux champignons dès que Mme Daguilhon, mère de monsieur Louis et tante de la chipie au châle hindou, avait le dos tourné ou partait dans la vallée avec José, le chauffeur, faire ses courses en ville, ça défilait. Au fond des bois, personne n'y voit. Alors, les jupes qu'on retroussait valsaient bien mieux que les cloches du dimanche. Le péché, quel péché ? J'aimais l'écorce contre mes reins, l'odeur de la mousse qui gonflait mes narines et m'étouffait tandis que le ciel explosait dans mon ventre et me brûlait comme un grand jet de grêle. Il pouvait se rhabiller, le soleil des morts. De ce temps-là, ils étaient bien vivants, les jolis garçons qui riaient contre ma bouche, que je serrais si fort et que j'ai tant aimés. Ensuite, les mitrailleuses les ont fauchés d'un coup, comme des pipes à la foire. On a écrit leurs noms sur le monument où l'on n'y voit plus guère, tant le temps


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