Auteur : Marie Gatard
Préface : Max Gallo
Date de saisie : 03/03/2008
Genre : Histoire
Editeur : Esprit du livre éditions, Seichamps, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-915960-31-0
GENCOD : 9782915960310
Sorti le : 10/03/2008
À la Libération sont apparus au grand jour ceux qui avaient oeuvré pour elle dans la clandestinité. Il en est pourtant qui sont restés dans l'ombre, parmi lesquels les professionnels du renseignement et du contre-espionnage français entrés en lutte contre l'occupant. Ceux-là étaient et demeurent, par obligation et par tradition, des gens du secret.
Sur le mur du mémorial de Ramatuelle qui est consacré à leurs morts victimes du régime nazi, figurent trois cent vingt noms. Ils avaient entre dix-sept et quatre-vingt-trois ans, représentaient les professions et les conditions sociales les plus diverses. Civils et militaires sont côte à côte, par ordre alphabétique, à l'image de leur fraternité d'alors.
Marie Gatard a effectué une longue plongée dans des archives encore soumises à dérogation et dans les papiers personnels de ces femmes et hommes dont la seule trace est, pour la plupart d'entre eux, celle gravée en lettres d'or à Ramatuelle. De ce mur ont surgi d'extraordinaires figures, de terribles destins qu'elle a voulu sortir de l'ombre dans laquelle ils semblaient devoir reposer à jamais. Cette quête fut parfois lourde d'émotion pour cette fille de condamné à mort dont le nom figure parmi les trois cent vingt. L'auteur livre une vision très nuancée d'une époque, celle de son enfance, où rien n'était tout noir ni tout blanc, plus encore qu'ailleurs dans l'univers complexe du renseignement et du contre-espionnage.
Journaliste (Paris Match, Marie-Claire, Le Point, Le Monde de l'Education, France-Soir), créatrice de deux revues scientifiques, éditeur (Hachette-Dictionnaires, Douin, Médecine et science internationales), écrivain (Hôpital et humanisation, Elever son bébé, Secourir et six pièces de théâtre), Marie Gatard, lauréate de l'Académie de Médecine, s'est lancée dans un travail de mémoire en publiant La Guerre, mon père (Mercure de France, 1978). Membre de l'Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale (AASSDN), elle est la principale réalisatrice du Livre d'or du mémorial de Ramatuelle, dans lequel figurent les biographies des civils et militaires des services spéciaux morts entre 1940 et 1945 pour la libération de notre pays.
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UN MUR FACE A LA MER
Il n'est pas sûr que l'Histoire existe ; elle s'incarne cependant parfois sous la forme d'un grison à lunettes ou d'une jeune étudiante pleine d'assurance. On les appelle «historiens». Eux existent, j'en atteste. J'en ai rencontré un, un soir de pleine lune, et nous sommes devenus assez amis pour échanger quelques arrière-pensées. Nous avons parlé de l'histoire de notre enfance, celle de l'Occupation, pour lui le berceau, pour moi déjà l'âge de l'initiation, cette histoire compliquée qui, comme la Révolution française et pour des raisons voisines, sera écrite sous bien des formes encore.
La première est quasiment légendaire. C'est celle dont a été abreuvée mon adolescence. Les temps qui suivirent la Libération voulaient un consensus et ce courant devait perdurer presque un demi-siècle, d'autant plus tranquillement que les archives étaient pour une bonne part inaccessibles. Comme bien d'autres, moi qui avais pourtant de quoi douter, ayant été personnellement plongée dans le chaos, j'ai gobé l'image d'Epinal en bloc : le redoutable Allemand, reflet des terreurs prussiennes des livres d'images d'avant-guerre, la ville de Vichy, infâme repaire des suppôts de l'occupant, les chevaliers de l'ombre auréolés d'une inflexible pureté.
Pour conforter ce tableau simpliste où l'on était tout noir ou tout blanc (la légende est nécessairement épurée, sinon, elle n'est plus légende), il y eut la magnifique allégorie de Vercors, son Silence de la mer, suivi du film qu'en fit Melville en 1949.
Bien sûr, ce livre comportait sa part de mise en garde, surtout si l'on songe qu'il date de 1941, l'année où certains pouvaient encore espérer en Pétain et se laisser séduire par le bel officier paré de sa fameuse «âme allemande». Je ne l'avais pas relu depuis mon adolescence. L'image m'était restée de cette jeune fille digne, sans concession, muette de refus, cette France au visage lisse, mer étale aux yeux clairs qui d'un coup purifiait tous les Français et dont l'Allemagne ne verrait que les paupières ; et de ce bel occupant, à l'impeccable carrure, à la si séduisante culture, tellement soucieux de s'abreuver aux sources de l'art français. Une cinquantaine de pages qui ont marqué une génération.
Après une longue immersion dans des archives de l'époque, je viens de relire aujourd'hui ces pages et mon regard a tellement changé que le livre mince a gagné une étrange épaisseur tant je vois d'images surgir derrière les deux figures de légende. Les douze coups de minuit ont sonné, je ne reconnais plus Le Silence.
Les découvertes ont commencé pour moi devant un mur aussi présent et muet que la jeune fille de Vercors, le mur du mémorial de Ramatuelle. Là étaient gravés trois cent vingt noms d'hommes et de femmes morts pour faits de résistance dans le champ des services spéciaux. La liberté retrouvée, la paix revenue, ceux qui avaient survécu, leur chef plus que tout autre, le colonel Paul Paillole, avaient tenu à ce que restât quelque part au moins le nom de leurs frères - on ne saurait dire de leurs «frères d'armes», car la plupart ont oeuvré à mains nues.
Les responsables de réseaux avaient recensé les disparus, des dossiers administratifs avaient été constitués pour pensionner des veuves et des orphelins, toujours interdits à la consultation extérieure, sauf dérogation. Pour quelques-uns de ces hommes et de ces femmes, on savait d'où ils venaient, où ils étaient allés, de la plupart on ne savait rien. Le graveur de pierre les avait couchés là par ordre alphabétique.
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