Auteur : Tiphaine Barthélem | Maria Couroucli
Date de saisie : 03/03/2008
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : Ed. du CTHS, Paris, France
Collection : Le regard de l'ethnologue, n° 17
Prix : 35.00 € / 229.58 F
ISBN : 978-2-7355-0655-2
GENCOD : 9782735506552
Sorti le : 06/03/2008
«Je hais les voyages et les explorateurs.» Courte et sans appel, la célèbre première phrase de Tristes tropiques a servi de manifeste à des générations d'anthropologues qui ont opposé l'objectivité de l'écriture ethnographique et la rigueur des méthodes sur lesquelles elle reposait à la subjectivité des relations de voyages, tôt rangées au rang de divertissement futile.
Ethnographie et voyage, pourtant, n'ont-ils pas toujours eu partie liée ? Peut-on encore opposer une appréhension scientifique de l'altérité à une appréhension poétique, intuitive et vagabonde qui traduirait surtout l'état d'esprit de l'observateur ? Les transformations qui ont travaillé en profondeur le champ des sciences sociales comme celui de la littérature ont, au cours de ces dernières années, radicalement remis en cause le bien fondé de telles distinctions. L'objectivité de l'ethnographe a souvent été dénoncée comme illusoire tandis qu'étaient réhabilités, à travers l'émergence de nouveaux genres littéraires, des types d'écriture qui, plus vibrants, plus engagés, plus personnels, étaient perçus comme mieux à même de traduire le sensible, de rendre compte de l'intraduisible. N'y a-t-il pas dès lors, entre l'écriture de l'ethnographie et celle du voyage bien des similitudes avouées ou inavouées ? Autant de questions que contribuent à éclairer les articles réunis dans le présent volume. Emanant d'historiens, d'ethnographes, de sociologues ou de spécialistes de littérature, elles témoignent de la diversité des expériences de l'altérité tout autant que des jeux de miroirs dans lesquels arts et sciences ont pu se réfléchir et se nourrir mutuellement.
Tiphaine Barthélemy, maître de conférences en anthropologie à l'université de Paris VIII-Saint-Dénis, et Maria Couroucli, chargée de recherches au CNRS, sont membres du Laboratoire d'ethnologie et sociologie comparative (CNRS-Université Paris X-Nanterre).
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Extrait de l'introduction de Tiphaine Barthélemy et Maria Couroucli :
Ethnographies, voyages et mises en texte
Peut-on opposer l'écriture ethnographique à celle du voyage ? La première s'est pendant longtemps donnée comme objective, impersonnelle et contraignante, au service avant tout d'une connaissance scientifique reposant sur des méthodes rigoureuses, tandis que les relations de voyage racontées à la première personne étaient considérées comme plus légères, fantaisistes et d'une liberté de ton éminemment variable selon la subjectivité des auteurs. Les transformations qui ont travaillé en profondeur le champ des sciences sociales comme celui de la littérature ont toutefois remis en cause le bien fondé de telles oppositions ainsi que les hiérarchies qu'elles faisaient apparaître entre une appréhension objective et «noble» de l'altérité qui aurait été l'apanage de scientifiques dûment formés à cet effet et une appréhension subjective qui, parce qu'elle faisait la part belle aux émotions, parfois à l'étrange et au sensationnel, ne constituait somme toute qu'un genre mineur. Est-ce à dire que désormais, l'une et l'autre peuvent se confondre ? Les hiérarchies se sont-elles inversées ? Quels regards ethnographes et voyageurs se portent-ils mutuellement ? Les contributions réunies dans ce volume ont eu pour origine un colloque organisé en 2005 par la section d'Anthropologie sociale du CTHS sur le voyage et les voyageurs. Elles apportent un éclairage contemporain sur deux questions qui, à des époques différentes, ont marqué le champ de l'anthropologie : celle des relations entre ethnographie et voyage et celle des liens entre écriture ethnographique et littérature.
«L'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe ; elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin [...]. Les vérités que nous allons chercher si loin n'ont de valeur que dépouillées de cette gangue.» C'est contre certaines des illusions que colportent les récits faits par le voyageur à son retour que s'est affirmée l'ethnographie comme produit de méthodes d'observation et de recueil de données, indépendant de la personnalité des ethnographes, comme de leurs émois ou des aléas de leurs pérégrinations. Si le dépaysement est au principe des deux démarches, leurs objectifs diffèrent : il s'agit dans un cas de collecter les données constitutives d'un savoir sur l'Autre (mode de fonctionnement des sociétés, systèmes symboliques, diversité culturelle, etc.), dans le second cas, le voyage apparaît plutôt comme une quête de soi et son récit comme une mise en scène dont l'auteur est généralement au centre.
Comme le montrent les contributions réunies ici, de telles distinctions semblent bien vaines depuis les années 1980. Le positivisme, tout d'abord a fait long feu, et avec lui la prétention de l'ethnographe à décrire les réalités qu'il observe telles qu'elles sont. Toutes les sciences sociales se sont ainsi attachées, à des degrés divers au cours de ces dernières années, à critiquer les différents paradigmes sur lesquelles elles s'étaient édifiées et à en montrer la relativité. Ont été ainsi mises en évidence la subjectivité du travail de terrain et son incidence sur les données recueillies, ce qui a permis le développement d'une anthropologie réflexive. Celle-ci s'attache désormais à inclure l'observateur dans le champ de ses observations, et se montre d'une prudence extrême quant au passage de l'étude de faits particulier à l'énoncé de propositions générales. Les classiques distinctions sujet/objet de l'observation s'en trouvent bouleversées au profit d'une identification plus claire des sujets de renonciation - l'auteur comme ses interlocuteurs -et des situations particulières qui ont rendu possibles leurs interactions. En ce sens «l'aventure» est devenue partie intégrante du travail de terrain : les rencontres, les situations inédites, les surprises, les incidents, les contrariétés vécues par l'observateur méritent d'être rapportés dans la mesure où ils ont contribué à produire des données, à en éclairer d'autres, à échafauder des hypothèses, etc.
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