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La mémoire des oeuvres

Couverture du livre La mémoire des oeuvres

Auteur : Judith Schlanger

Préface : Christophe Pradeau

Date de saisie : 01/03/2008

Genre : Littérature Etudes et théories

Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude

Collection : Verdier poche

Prix : 8.80 € / 57.72 F

ISBN : 978-2-86432-528-4

GENCOD : 9782864325284

Sorti le : 06/03/2008


  • La présentation de l'éditeur

Choisir un livre, c'est en exclure beaucoup d'autres, contribuer à circonscrire le cercle lumineux de l'attention, participer à une aventure dont l'enjeu est la survie; vivre dans les lettres, ce n'est pas s'installer dans un patrimoine mais l'inventer, faire du soleil et de la place, inséparablement. Rééditer ce livre dans une édition de poche, ce n'est pas seulement faire en sorte qu'il soit de nouveau disponible ; c'est en prolonger le rayonnement mais aussi le déplacer, l'inscrire autrement dans l'aventure de la survie.
Dans sa première vie, La Mémoire des oeuvres s'est imposé à quelques-uns comme un bréviaire. Ecrit pour tous et pour chacun, il demande et appelle l'amitié d'un plus large public, c'est un livre ami de la mémoire, qui aide à penser et qui aide à vivre, à habiter plus librement le séjour des livres.

Judith Schlanger a publié de nombreux ouvrages sur la pensée, ses enjeux culturels, son langage, ses métaphores, son invention, sa vocation.



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  • Les premières lignes

LE REVERS DE LA MEMOIRE

Une poétique hors mémoire ?

Nous sommes au coeur de beaucoup de livres, entourés de livres accumulés, pesants, immaîtrisables dans leur masse. Leur demande d'attention nous cerne de tout côté. Pourtant, au milieu de tant de livres nous espérons toujours rencontrer par nous-mêmes le choc et l'événement d'une voix qui comptera pour nous. Et certains livres, à l'horizon, sont plus voyants que les autres et presque immatériels dans leur statut de monuments.
Entre tous les volumes présents à un moment donné, les actuels, les anciens et ceux qui s'annoncent déjà, les lettres ne sont pas avant tout une bibliothèque et un héritage, ce qui est déjà là et qu'on reçoit. Elles sont d'abord un champ actif où il arrive quelque chose à tout moment et ce qui naît à l'existence voudrait subsister. Assurément le trésor a besoin qu'on l'habite, qu'on le contemple, qu'on le savoure ; mais le geste essentiel est de faire exister. Faire, fabriquer, produire, donner l'être, continuer. L'activité poétique, en ce sens actif plutôt qu'esthétique du terme, est au coeur des lettres comme sa respiration indispensable.
L'activité poétique est toujours personnelle, et même parfois éperdument personnelle, mais pour que la création dans les lettres puisse continuer, le jaillissement individuel ne suffit pas. Il est essentiel à l'entreprise des lettres d'accueillir l'idée de la fécondité future. Le champ des lettres est aussi une carrière poétique (au sens où prendre la parole c'est entrer dans la carrière) ; et c'est la mémoire des lettres, plurielle, directive et ouverte, qui, par-delà les entreprises actuelles, rend possibles les entreprises à venir.
Cette mémoire des lettres qui assure l'ouverture féconde sur la suite, je la prendrai tout d'abord à revers, en l'abordant non par son plein mais par son manque. Je commencerai par explorer ce que peut être un régime d'activité poétique sans mémoire : un régime qui se veut pluriel et ouvert et qui entend bien continuer, mais où la production et l'appréciation des oeuvres ne sont pas régies par une mémoire.
Peut-il y avoir une carrière poétique, un espace commun d'activité poétique possible, où la suite soit envisagée, où la création à venir soit encouragée - mais sans la médiation des oeuvres préalables portées par la mémoire et sans la pertinence d'une mémoire socle ?

La première idée qui viendrait à l'esprit serait de rechercher des exemples de fait. Où trouve-t-on, autour de nous ou dans l'histoire, des cas qui répondent à la question que je viens de poser, c'est-à-dire des situations de longue durée dans lesquelles des oeuvres sont produites et appréciées, mais sans que l'oeuvre nouvelle soit produite et appréciée en référence aux précédentes ; ou plus exactement, sans que la satisfaction qu'elle donne soit mise en rapport avec la situation d'attente créée par la succession des oeuvres précédentes.
Rousseau évoquait une situation somnambule de l'humanité où, malgré l'écoulement du temps, chaque génération était comme si elle était la première. Un temps qui n'entraîne rien, qui n'accumule pas, qui n'a ni vecteur ni tracé, est aussi un temps qui ne vieillit pas et ne fait pas vieillir. Peut-on imaginer, en paraphrasant Rousseau, une durée artistique dans laquelle les variations individuelles ne sont certes pas absentes, mais où chaque variation pourtant est comme si elle était la première, de sorte que chacune reste seule et la durée subsiste sans âge et sans mémoire.


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