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Constantinople

Couverture du livre Constantinople

Auteur : Théophile Gautier

Préface : Stéphane Guégan

Date de saisie : 28/02/2008

Genre : Récits de Voyages

Editeur : Bartillat, Paris, France

Prix : 22.00 € / 144.31 F

ISBN : 978-2-84100-422-5

GENCOD : 9782841004225

Sorti le : 21/02/2008

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  • La présentation de l'éditeur

Eté 1852. Comme de nombreux écrivains du XIXe siècle, Théophile Gautier s'embarque à Marseille sur le Léonidas et file vers Constantinople. Envoyé par La Presse d'Emile de Girardin, il va composer des tableaux saisissants sur ce monde oriental qui s'offre enfin à lui. Sur les traces de son ami Nerval, il découvre les marchés, les mosquées, les cafés et tous ces lieux qui nourrissent son vagabondage émerveillé. Sa prose étincelle. Mais le texte étonne aussi par sa modernité, son souci du présent et de ce qui, au coeur de la société turque, se transforme. Déjà il interroge et regrette souvent l'occidentalisation, qui envahit même la vieille ville. Aussi, à l'écart des sentiers battus et des touristes, s'enfonce-t-il dans le dédale de l'«Istanbul miséreux et délaissé». On trouvera ici tout Gautier, le poète et le romancier, le chroniqueur sensuel et le voyageur ironique, que notre temps redécouvre. Sa Constantinople nous aide à mieux comprendre et aimer l'Istanbul d'aujourd'hui.

La présente édition est préfacée par Stéphane Guégan, chef du service culturel du musée d'Orsay, qui prépare actuellement une biographie de Théophile Gautier.





  • Les premières lignes

EN MER

«Qui a bu boira», assure le proverbe; on pourrait modifier légèrement la formule, et dire avec non moins de justesse : «Qui a voyagé voyagera.» - La soif de voir, comme l'autre soif, s'irrite au lieu de s'éteindre en se satisfaisant. Me voici à Constantinople, et déjà je songe au Caire et à l'Egypte. L'Espagne, l'Italie, l'Afrique, l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, une partie de l'Allemagne, la Suisse, les îles grecques, quelques échelles de la côte d'Asie, visitées à plusieurs époques et à diverses reprises, n'ont fait qu'augmenter ce désir de vagabondage cosmopolite. Le voyage est peut-être un élément dangereux à introduire dans la vie, car il trouble profondément et cause des inquiétudes semblables à celles des oiseaux de passage prisonniers au moment des migrations, si quelque circonstance ou quelque devoir vous empêche de partir. On sait que l'on va s'exposer à des fatigues, à des privations, à des ennuis, à des périls même ; il en coûte de renoncer à de chères habitudes d'esprit et de coeur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations, pour l'inconnu, et cependant l'on sent qu'il est impossible de rester, et ceux qui vous aiment n'essayent pas de vous retenir et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied de la voiture. En effet, ne faut-il pas parcourir un peu la planète sur laquelle nous gravitons à travers l'immensité, jusqu'à ce que le mystérieux auteur nous transporte dans un monde nouveau pour nous faire lire une autre page de son oeuvre infinie ? N'est-ce pas une coupable paresse d'épeler toujours le même mot sans jamais tourner le feuillet ? Quel poète serait satisfait de voir le lecteur s'en tenir à une seule de ses strophes ? Ainsi chaque année, à moins d'être cloué sur place par les nécessités les plus impérieuses, je lis un pays de ce vaste univers qui me paraît moins grand à mesure que je le parcours et qu'il se dégage des vagues cosmographies de l'imagination. Sans aller précisément au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque, je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où la beauté des sites rend Dieu plus visible; cette fois je verrai la Turquie, la Grèce et un peu cette Asie hellénique où la beauté des formes s'unit aux splendeurs orientales. Mais terminons là cette courte préface (les moins longues sont les meilleures), et mettons-nous en route sans plus tarder.

Si j'étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou de Calcutta, je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin de Paris à Marseille, le rail-way de Châlons, et la Saône, et le Rhône, et Avignon; mais vous les connaissez aussi bien que moi, et d'ailleurs, pour voyager dans un pays, il faut être-étranger : la comparaison des différences produit les remarques. Qui de nous noterait qu'en France les hommes donnent le bras aux femmes, particularité qui étonne un habitant du Céleste empire ? Supposez donc, sans transition, que je suis sur le port, et que le Léonidas chauffe en partance pour Constantinople. Le Midi se déclare déjà par un gai soleil qui tiédit les dalles et fait pépier des centaines d'oiseaux exotiques dans les cages exposées à la devanture de deux marchands oiseleurs : les aras réjouis débitent leur répertoire, les bengalis battent des ailes, se croyant chez eux; les ouistitis gambadent légèrement, se grattent l'aisselle, vous regardent de leurs yeux presque humains, et vous tendent amicalement leurs petites mains fraîches à travers les barreaux, insoucieux encore de la phtisie qui les fera tousser sous la ouate aux froids salons parisiens ; il n'est pas jusqu'aux mornes tortues qui ne se démènent dans leur carapace et ne se raniment à ce rayon vivificateur ; en quarante heures j'ai passé de la pluie torrentielle au bleu le plus pur.


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