Auteur : Henri-Pierre Jeudy
Date de saisie : 28/02/2008
Genre : Arts
Editeur : Circé, Belval, France
Collection : Circé poche
Prix : 7.00 € / 45.92 F
ISBN : 978-2-84242-241-7
GENCOD : 9782842422417
Sorti le : 27/02/2008
La conservation patrimoniale aurait-elle pour finalité secrète de nous préparer à des situations post-catastrophiques ? Des Japonais ont construit le plus grand musée de la copie. La plupart des oeuvres du Louvre y sont rassemblées : la culture occidentale est prise en otage pour la protéger d'un péril possible. Rien n'échappe plus au contrôle mondial du patrimoine. La transmission est si bien organisée qu'elle ne peut plus être imprévisible ou accidentelle. Le destin de toute société est-il de se contempler dans le miroir d'un passé toujours revisité ? Le devoir de mémoire nous impose la chasse à l'oubli. En ne se mesurant plus qu'à elle-même, la logique de la conservation patrimoniale ne risque-t-elle pas d'actualiser un passé si présent qu'il n'a déjà plus de futur ?
On entend dire encore que la conservation patrimoniale assure un certain travail de deuil. Travail rendu nécessaire pour ne pas souffrir de la disparition. Suffirait-il de tout conserver pour avoir l'esprit tranquille ? La conservation patrimoniale se charge du dépôt des souvenirs et nous délivre du poids des responsabilités infligées à la mémoire. La surabondance des lieux de mémoire offre une véritable garantie contre l'oubli. Seulement ce travail de deuil, s'il est trop bien accompli, ne risque-t-il pas à son tour de provoquer un excès de tranquillité des mémoires collectives ? Le "devoir de mémoire" qui nous incombe aujourd'hui instaure un état culpabilisant animé par la nécessité morale de la remémoration. Nous n'avons plus la liberté d'oublier, ce serait un crime. Oublier, c'est occulter, telle serait la nouvelle règle d'une bonne gestion des mémoires. Ce qu'on reproche aux générations qui nous ont précédés, c'est d'avoir si facilement oublié. Sans doute ont-elles cru qu'il était possible de vivre le temps présent tel qu'il est. Il faut désormais que le souvenir nous culpabilise, qu'il entretienne une honte, celle que provoque le seul désir d'oublier.
Si le risque de l'oubli engendre la culpabilité et légitime les entreprises de revisitation de l'histoire, la conservation patrimoniale nous donne pour compensation, la nostalgie. Mais la jouissance de la nostalgie tourne vite à la morbidité. La répulsion qu'inspire l'exhibition des traces conservées, de leur théâtralisation trop forcenée peut tout aussi bien engendrer une haine du patrimoine. Et celle-ci nous tient quand l'excès de la conservation, le pouvoir infernal des racines anéantissent la vie présente, la dépossèdent de ses charmes. Lorsqu'on ne supporte plus de vivre avec ce qui a été, on s'insurge contre ce miroir des mémoires trop bien soignées qui nous assiège et qui nous accule à dénier toute immédiateté du présent. Mais il est impossible de pratiquer une lobotomie de la mémoire. Les différents moments vécus au cours d'une existence représentent, comme des cartes postales, des atmosphères de vie quotidienne que nous ne pourrons jamais oublier. Ce jeu infernal de la mémoire, l'ordre patrimonial le contrôle, le fige en lui imposant un sens spectaculaire. Le plaisir de la restitution "vivante" nous fait vivre comme des "néo-morts", comme des êtres déjà morts qui continuent d'être en instance de survie. L'étalage patrimonial pétrifie la nostalgie elle-même et annule l'aventure de la transmission. C'est le principe d'une rétroaction perpétuelle qui l'emporte. Il est difficile de croire en une incertitude aventureuse de ce qui pourrait être conservé et transmis puisque l'ordre patrimonial précède lui-même, en la déterminant, la logique de la transmission. L'organisation patrimoniale de la fin du XXe siècle n'a-t-elle pas réussi à abolir l'acte même de transmission en lui supprimant sa possibilité d'être accidentel ?
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