Auteur : Hubert Nyssen
Date de saisie : 03/04/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Un endroit où aller
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-7427-7248-3
GENCOD : 9782742772483
Sorti le : 01/02/2008
Dans la matinée du 9 mai 2007 j'ai repris le manuscrit des Déchirements que j'avais mis en quarantaine pendant quelques mois afin de pouvoir relire ce que j'avais réellement écrit et non ce que je croyais avoir écrit. J'ai trouvé mes personnages campés sur la première page, mains aux hanches, bien décidés à me présenter sans ménagement leurs doléances. Je les comprenais : une quarantaine dans le silence et l'obscurité, ce n'est pas une fête. Le premier à parler fut Valentin, le narrateur, qui m'a lancé que lui c'était lui et non pas moi comme je l'avais laissé croire. Encouragés par son audace, les autres se sont mis à gronder. J'ai donné sur la table un grand coup du plat de la main et j'ai dit d'une voix forte : «Madame Bovary, c'est moi !» Puis je leur ai tourné le dos. Quand je suis revenu au manuscrit, ils avaient tous regagné leur place. Et ainsi ai-je pu reprendre dans le calme le travail qui consistait à recoudre les déchirements avec le fil de l'écriture. Huit mois plus tard, en janvier 2008, j'ai mis le mot fin au bas de la dernière page de cette histoire où deux vivants et deux disparus forment un quatuor qui fait entrevoir la plus tragique des tragédies, celle des choses qui n'ont pas eu lieu et qui plus jamais ne pourront avoir lieu. Voilà ce que j'avais envie de vous dire, vous qui manifestez si bien votre passion du livre.
Hubert Nyssen
Valentin Cordonnier aimerait comprendre pourquoi Victor, son frère aîné, mort dans un récent accident de la route, l'a toujours tenu à l'écart.
Valentin a donc entrepris Colette qui, sur son défunt époux, sur elle-même et sur leur famille, lui révèle peu à peu des choses si singulières qu'il s'empresse de les écrire pour n'en rien perdre. Il est, en particulier, fasciné par un spectre qui n'a cessé de perturber le couple et d'attiser la jalousie tardive de Colette, spectre ou ombre de Julie Devos, une jeune enseignante dont Victor était ingénument amoureux et que la guerre a envoyée dans un camp de concentration dont elle n'est pas revenue.
Et puis, un jour, le hasard conduit Valentin à rencontrer Barbara. Ce témoin inattendu lui révèle le drame qui a sans doute mis un terme à la vie de Julie, qui a bouleversé celle de Victor et qui donne son titre au livre : Les déchirements.
Né en 1925 à Bruxelles, Hubert Nyssen s'est établi en Provence en 1968. Ecrivain, il est l'auteur d'une bonne trentaine d'ouvrages. Editeur, il a fondé, voici trente ans tout juste, les éditions Actes Sud. Docteur ès lettres, il a enseigné dans les universités d'Aix-en-Provence et de Liège.
En ce printemps 2008, Hubert Nyssen publie donc son quatorzième roman - il a aussi écrit de nombreux essais et de la poésie - Les Déchirements, qui font écho à son tout premier, Le Nom de l'arbre, "et dont on trouve la trace dans tous (ses) textes". Les Déchirements (Actes Sud, 300 p., 20 ) sont sans doute, avec Eléonore à Dresde et Zeg ou les infortunes de la fiction (Actes Sud), parmi les plus émouvants des livres de cet homme, qui a une prédilection pour les personnages de femmes. Ici, les deux sont magnifiques : Colette, que le narrateur, pour écrire un livre, interroge sur la vie de son frère Victor, dont elle est la veuve ; Julie, disparue pendant la seconde guerre mondiale, dont la figure obséda Victor jusqu'à sa mort. "Je ne parvenais pas à écrire cette histoire qui hantait mon imaginaire. Mais l'âge venant, je ne pouvais plus reculer."
...«les Déchirements» : un roman intimiste plein de grâce et de mises en abyme troublantes, tout en «allusions et silences», dans lequel un homosexuel découvre, au contact de sa belle-soeur, qui était véritablement son frère. Nourri par un terrible drame personnel qui hante Hubert Nyssen depuis la guerre, ce jeu de patience qui mêle voix et temporalités touche ainsi à la plus universelle des tragédies : celle «des choses qui n'ont pas eu lieu et qui plus jamais ne pourront avoir lieu». Un livre d'une tenue impeccable, pour l'anniversaire d'une maison d'édition dans la force de l'âge.
EN BRETAGNE, LA FRATRIE DES TROIS V, UN DIABLE ANVERSOIS DANS UN BAZAR DE BÉNODET, CONVERSATION AVEC LES DEMOISELLES RAYNAUD), CONSIDÉRATIONS SUR LA MÉMOIRE ET SUR LE NAUFRAGE DU TITANIC
CE BENODED, lui avait demandé Colette, ce ne serait pas en breton le Bénodet de ta mère ? On va bien voir, avait répondu Victor, et d'un coup de volant il avait quitté la route de Quimper. Sauvage, avait-elle murmuré en s'agrippant aux accoudoirs. Sur la corniche, ils avaient garé la voiture devant l'un de ces bazars à l'ancienne où, l'alimentation exceptée, on vendait autrefois de tout, de la mercerie aux jouets, de la quincaillerie à la vaisselle. Victor s'était dit qu'il allait peut-être y trouver des cartes postales du temps où sa mère avait séjourné dans la cité bretonne. A ce moment-là, Valentin, m'a dit Colette, j'avais envie et besoin d'être seule, j'ai recommandé à votre frère de prendre son temps, tout son temps, de chiner à son aise, moi j'irais voir la mer. Et j'y suis allée.
Elle avait commencé à me raconter cette journée, elle s'est interrompue et elle m'a tourné le dos de la même manière qu'elle avait laissé Victor devant le bazar de Bénodet. En ce temps-là elle avait encore une crinière blonde et de hautaines prudences de fauve. Maintenant des reflets d'argent scintillent dans ses cheveux, ses paupières sont plus lourdes, je l'ai regardée, elle me paraît soumise ou résignée, ce n'est peut-être qu'une apparence, ou une ruse, mais je n'ai pas insisté pour qu'elle se ravise, je me suis retiré. Il y a moins d'un an que son mari, mon frère, a disparu dans un accident de la route. Cette fois, au lieu d'aller voir la mer comme elle l'avait fait à Bénodet, elle allait peut-être revoir des choses qu'elle ne voulait pas exhumer devant moi.
Je suis le cadet de la fratrie des trois V. Nos parents, comme l'avait un jour suggéré Victor, auraient pu nous faire tatouer à la naissance un V sur la fesse, c'est en quelque sorte la marque de l'élevage familial. Aujourd'hui Victor est mort, Vincent navigue en haute mer et moi, retraité avant l'heure, je me suis mis à fréquenter Colette avec l'idée que je découvrirais peut-être par elle pourquoi Victor, ce frère aîné que j'avais admiré, envié, jalousé même, m'avait toujours tenu à l'écart. Colette s'est prêtée au jeu et parfois elle me donne l'impression que c'est pour elle une sorte de soulagement. Elle me raconte des épisodes de leur vie conjugale sans se faire prier. Puis soudain, comme ce soir, elle plonge et disparaît dans le silence. Mais pas de malentendu à redouter, elle aime les hommes, moi aussi, elle n'est pas de mon bord, je ne suis pas du sien. Rentré chez moi, je me suis installé à ma table de travail. Je cherchais par quels mots commencer cette histoire. C'était à Bénodet, en mai, à l'heure où les touristes musardent dans les rues avant d'aller à la plage, ai-je écrit.
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