Auteur : Huy Thiep Nguyen
Traducteur : Sean James Rose
Date de saisie : 01/03/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Ed. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, France
Collection : Regards croisés
Prix : 11.80 € / 77.40 F
ISBN : 978-2-7526-0415-6
GENCOD : 9782752604156
Sorti le : 14/02/2008
" Qui êtes-vous ? Pourquoi couchez-vous sur le papier des choses qui vont peser sur le coeur des autres ? De quel droit ? et qui vous a légué ce droit ? Je ne parlerai pas de votre façon d'être.
Je n'arrive pas à comprendre pourquoi les gens vous doivent du respect. Quelles sont donc vos qualités ? Êtes-vous noble ? Élevé ? Non ! Sérieux et respectueux ? Pas plus... Je ne reconnais chez vous qu'une convoitise illusoire et une capacité à l'éveiller, à éveiller cette monstrueuse et trompeuse convoitise en chacun. " Telles sont les paroles qu'adresse Lai, un de ces nouveaux nantis qui deviennent légion à Hanoï, à Thiêp l'écrivain.
Jamais ce dernier n'a été aussi loin dans la critique sociale et politique à travers ses nouvelles, comme toujours consacrées au petit peuple vietnamien. Derrière le récit et la métaphore, c'est l'avenir même du Viêtnam qu'il met en jeu. Merci, Nguyên Huy Thiêp, de nous rappeler à quoi sert la littérature... Marion Hennebert.
Nguyên Huy Thiêp vit à Hanoï, où il est né en 1950. Toute son oeuvre traduite en français est publiée à l'Aube.
Plus encore que dans ses autres recueils de nouvelles, le bouddhisme est inscrit dans le texte. Plutôt que de feindre le réalisme social pour le faire éclater, il n'hésite pas à feindre la parabole pour mieux redescendre sur terre. Nguyên Huy Thiêp semble ainsi exceller dans une forme de fatalisme fantaisiste et ironique. "Mais ce n'est pas ironique, c'est ainsi."...
Nguyên Huy Thiêp est l'un des premiers écrivains de son pays à avoir tourné le dos au réalisme socialiste. Le réalisme n'est pas l'affaire de la littérature, c'est une manière de tromper le lecteur, de lui faire croire qu'un livre dit la vérité. Car le fil sur lequel sa littérature chemine à l'aveuglette, c'est bien le fil de la vérité.
Mon patelin est situé dans un pays pauvre, en moyenne région : grimpez un peu et vous arriverez à Chu. Vrai, on dit qu'ici les chiens rongent des cailloux et les poules picorent du gravier. Et les gens ? demandez-vous, qu'est-ce qu'ils mangent ? Qu'importe ce qu'on mange, du moment qu'on a le ventre plein. La spécialité de chez nous, c'est le manioc pilé, le manioc fraîchement récolté dans les collines. Cuit à l'eau puis broyé, on le passe ensuite à la poêle avec de la graisse de porc pour mieux faire passer le tout. D'accord, la première fois que vous y goûtez, c'est tellement curieux au palais que vous ne trouvez pas ça si mauvais, mais mangez-en tous les jours pendant une semaine, un mois - non, des mois, des années... L'angoisse ! Vous serez en proie à la fièvre, secoué par de terribles spasmes ! Depuis que j'ai atteint l'âge adulte, le manioc, j'avoue que je n'ose plus y toucher, même des yeux. «Vivre rien que pour manger du manioc» : d'où vient l'adage ? Qu'a-t-il voulu dire au juste, le type qui a sorti ça ? Mystère. Il ne conserve certainement pas d'aussi tendres souvenirs du tubercule que moi.
Mon père était instituteur. Quant à ma mère, chaque fois qu'elle remplissait la fiche de renseignements, à la case profession, elle inscrivait : «femme au foyer». Mais au regard de la situation intrinsèque, je me demande si elle a jamais été «au foyer», ma mère : elle était soit à la rizière, soit en train de planter des légumes, de les vendre au marché ou encore de ramasser du bois. Tout travail était bon à prendre pour faire bouillir la marmite.
J'ai deux soeurs plus âgées que moi, qui n'ont pas dépassé l'école primaire. Une fois leur scolarité terminée, elles rejoignirent ma mère «au foyer».
Oncle Hoat, le frère cadet de mon père, vivait avec nous ; il avait un pied-bot qui ressemblait à un tubercule de manioc de taille moyenne. Sa tâche quotidienne consistait à garder les buffles. Il n'y en avait pas deux comme lui pour fabriquer des flûtes en bambou, et il savait en jouer comme un dieu. Ma mère racontait que, du vivant de mon grand-père paternel, il avait fait des études. Il a lu pas mal de livres, oncle Hoat. Mais le jour où les choses tournèrent mal pour mon grand-père, à cause des événements, mon oncle se mit à avoir mal au pied et cessa d'étudier.
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