Auteur : Svetlana Alpers
Traducteur : Pierre-Emmanuel Dauzat
Date de saisie : 27/02/2008
Genre : Art - Peinture
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : NRF Essais
Prix : 19.50 € / 127.91 F
ISBN : 978-2-07-077452-4
GENCOD : 9782070774524
Sorti le : 21/02/2008
Du XVIIe siècle et jusqu'au coeur du XXe, de Vermeer à Matisse et Picasso, nombre de peintres européens ont pris l'atelier pour le monde.
C'est dans l'atelier qu'ils firent l'expérience du monde, tel qu'il entre dans la peinture. Le fait est sans précédent, tant dans l'art européen antérieur que dans d'autres traditions picturales comme celles de l'Asie. La singularité des postulats mais aussi des préoccupations et contraintes picturales qu'implique le phénomène de l'atelier n'a pas été spécifiquement reconnue ni définie. Pour une part, l'expérience immédiate de l'artiste dans l'atelier est rarement représentée à l'état pur.
De nombreux autres facteurs - les conventions de la représentation réaliste, les relations avec la clientèle et le marché, la nature de l'exposition - entrent dans la fabrication et la vision des tableaux qui sont informés par l'atelier. Qui plus est, bien que la pratique du studio laisse paraître des traits cohérents, le milieu de l'atelier ne s'est pas prêté au genre de thèses discursives qui ont été élaborées, par exemple, sur les constructions picturales de la perspective.
Les réalités de l'atelier sont fuyantes, mais elles sont déterminantes et étonnamment vivaces dans la peinture européenne. Elles sont ici cernées par Svetlana Alpers.
Svetlana Alpers est professeur émérite d'histoire de l'art à l'Université de Californie, Berkeley. Elle est notamment l'auteur de trois ouvrages parus aux Editions Gallimard : L'art de dépeindre (1990), L'atelier de Rembrandt (1991) et La création de Rubens (1996).
Se mettre à l'écart du monde pour mieux le saisir et mieux le récréer, répéter les mêmes expériences à une variation près et représenter inlassablement des intérieurs baignés d'une lumière oblique venant de la gauche (Vermeer), des églises nues (Saenredam), des natures mortes aux rares objets (Heda), le même paysage sans personnages ni saison (Cézanne), s'entourer d'oeuvres des anciens maîtres pour rivaliser avec eux : l'atelier tient tout à la fois de la retraite, du refuge contre les distractions du monde, du laboratoire et du musée. C'est "le lieu où on fait l'expérience du monde"...
On l'aura compris, ce livre lumineux est probablement lui aussi un atelier : celui de l'historienne de l'art, qui convie son lecteur à entrer dans la fabrique du regard, à observer de près quelques expériences d'interprétation longuement préparées, à faire avec elle quelques rapprochements fulgurants entre Picasso et Velázquez, Cézanne et Vermeer, à se mettre à l'écart de tout ce que l'on croyait jusque-là par ouï-dire et sans démonstration. Il est une expérience dont le lecteur sort transformé.
VU DEPUIS L'ATELIER
En examinant des peintures d'atelier et faites en atelier au XVIIe siècle et après, mon propos sera d'offrir un tableau raisonné de quelques réalités de l'atelier. Le thème n'est pas l'atelier en tant que tel (thème qui remonte au moins à un sujet comme saint Luc peignant la Vierge), ni les motifs ou modèles d'atelier directement représentés (bien que motifs et modèles jouent un rôle), mais plutôt la situation dans laquelle les deux se chevauchent : autrement dit, quand le rapport de l'artiste à la réalité est vu ou représenté dans le cadre du lieu de travail. Vu l'ampleur du thème, tout traitement ne peut être que sélectif et comprimé, mais l'emprise de la pratique de l'atelier et son intériorisation dans la pratique de la peinture sont fortes. Picasso a souvent fait de l'artiste dans son atelier avec le modèle le sujet de son art, bien que l'on sache que, à la différence de Matisse, il n'était pas dans ses habitudes de travailler «d'après nature». Ainsi que Françoise Gilot l'a fait observer en plaisantant, en prenant l'exemple du Grand nu au fauteuil rouge, il se déplaçait toujours d'un endroit à l'autre avec un fauteuil rouge pour un modèle, mais personne ne s'y asseyait jamais vraiment pendant qu'il peignait.
Toutefois, l'atelier semble avoir perdu son attrait. Le personnage du peintre à l'atelier paraît relever du passé, voire un peu suspecte. C'est l'art produit pour ou sur la place publique - des travaux de terrassement et de la sculpture ou des assemblages publics à la photographie, à la vidéo, au graffiti et au travail produit sur les murs d'une galerie - qui est à la mode. La peinture exécutée par un homme seul dans son atelier (ou l'art qui conforte la fiction de la solitude dans l'atelier) n'est plus au goût du jour. Voici, par exemple, ce que la Factory d'Andy Warhol, selon Caroline Jones, entendait remplacer : «Le topos dominant de l'artiste américain était celui du génie (mâle) solitaire, seul dans son atelier, unique témoin du miracle de la création artistique.» Et ce n'était certainement pas simplement une affaire américaine. La peinture d'atelier est au coeur du projet pictural tel qu'il s'est déployé en Europe quatre siècles durant, de 1600 à 2000. Une façon de répondre à l'antagonisme présent est de montrer que la peinture d'atelier avait une base tout à la fois plus étroite et plus humaine.
Les connotations des mots employés pour le lieu du travail de l'artiste - studio, bottega, atelier - sont riches : lieu de retraite et de retrait (l'anglais studio/study) ; mais aussi atelier, magasin (italien bottega), et l'association du lieu de travail avec le lieu d'exposition et le comptoir de vente a eu la vie longue. Le mot français atelier vient de l'ancien français astelle (attelle, en français moderne), désignant le morceau de bois utilisé pour aveugler les chevaux, d'où un harnais ou, plus exactement, un joug - une fois encore différent. Plutôt que d'avancer simplement des thèses sur ou pour l'atelier, je m'intéresse aux contraintes qu'il offre, qu'il offrait, parce que le défi lancé à l'atelier dans les temps récents n'est pas le modèle de la Factory de Warhol, mais le grand monde, l'extérieur. A l'heure actuelle, soit l'atelier est jugé trop contraignant, soit c'est la contrainte elle-même qui est suspecte.
LE MODÈLE EXPÉRIMENTAL
Les historiens et les sociologues se sont penchés sur le rôle que le lieu de travail, pour la science expérimentale, joue dans la nature de la connaissance scientifique. Ce travail participe du changement d'accentuation, de la théorie au profit de la pratique, ou de la science considérée essentiellement comme la formation de lois naturelles à la science comme fabrique d'expériences. Quand j'ai commencé à réfléchir aux réalités de l'atelier, l'exemple du travail et de la vie de laboratoire m'a encouragée pour diverses raisons. Il sert de correctif. Dans l'étude de l'art, comme dans celle de la science, les préceptes d'un assemblage appelé théorie (comme dans l'expression «théorie de l'art») sont souvent privilégiés aux dépens de la pratique artistique elle-même.
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