Auteur : Anne Dubet | Stéphanie Urdician
Date de saisie : 21/02/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, France
Collection : Cahiers de recherches du CRLMC
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-84516-361-4
GENCOD : 9782845163614
Sorti le : 01/02/2008
CRLMC - CENTRE DE RECHERCHES SUR LES LITTÉRATURES MODERNES ET CONTEMPORAINES
Cahiers de recherches du CRLMC - Université Blaise Pascal
MIGRANTS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
Jacques MAURICE
Quel est cet homme en marche, le bras droit tendu vers l'avant, traînant de la main gauche une guirlande de valises, la tête haute, le pas vif, comme en suspens dans le vide, au-dessus de blanches maisons, la silhouette se découpant sur une colline sombre ? Vers où se dirige-t-il, l'air décidé, conquérant peut-être ? D'où vient-il ? Que laisse-t-il derrière lui ?
Nous sommes à Garachico, bourg côtier situé au nord-ouest de Tenerife, la plus vaste des îles Canaries, la dernière conquise par les Espagnols. Terre volcanique, dominée par le sommet enneigé du Teide, terre fertile sur les terrasses et les vallées descendant en plan incliné vers la mer, au nord, couvertes du vert manteau des bananeraies : terroirs peuplés, trop peuplés ? Longtemps, longtemps, nombreux furent leurs habitants à partir, tel l'homme aux valises, tenter leur chance ailleurs, non plus pour découvrir de nouveaux mondes, mais pour s'y établir, au Venezuela notamment : les spécialistes estiment qu'après les Galiciens, et loin derrière il est vrai, les Canariens constituaient une proportion importante de l'émigration «transocéanique». Escale sur la route des Amériques, l'archipel voyait aussi ses fils de bonne famille faire carrière en métropole : Pérez Galdós, célébré dans la belle Casa-Museo de Las Palmas, en Grande Canarie, et non à Madrid, pourtant omniprésente dans son oeuvre ; Negrin, scientifique de haut vol, devenu le héraut de la résistance d'une République agressée par des généraux félons, issus d'une armée de guerres coloniales, Negrin encore stigmatisé par certains en raison des alliances qu'il avait dû passer pour tenir.
La face sombre des «îles fortunées» n'invalide en rien leur réputation. Nous n'avons pas tellement en vue les «visages pâles» d'Europe du Nord en quête de températures clémentes et d'ensoleillement garanti. La roue de fortune a tourné : désormais, les migrants viennent de l'est subsaharien ; ils échouent, morts ou vifs, sur les rivages d'un archipel qui symbolise, aux yeux des Africains, l'Occident et ses mirages. Quel monument dressera-t-on un jour afin d'honorer leur mémoire ? Des stèles funéraires ?
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