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La pasteure

Couverture du livre La pasteure

Auteur : Hanne Orstavik

Traducteur : Jean-Baptiste Coursaud

Date de saisie : 19/02/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : ALLUSIFS, Montréal, Canada

Prix : 23.00 € / 150.87 F

ISBN : 978-2-922868-56-2

GENCOD : 9782922868562

Sorti le : 28/02/2008

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  • La présentation de l'éditeur

Liv a trente-cinq ans. Elle est pasteure dans une ville du grand nord de la Norvège. C'est vers ce paysage immense, buriné par le temps et l'eau noire de la mer, que Liv a choisi de fuir l'Allemagne après la disparition d'une amie proche. Or, un an plus tard, tout recommence : la mort brutale, la douleur, le sentiment de culpabilité. Pour exercer son métier et se réconcilier avec son passé, Liv écoute et déchiffre les silences et les cris de détresse des personnages qui l'entourent, repliés sur leurs douleurs lancinantes, dans l'attente violente d'un drame imminent. Souvenirs et questions se bousculent, et dans la mêlée éclairée par le timide soleil printanier, Liv cherche un sens, un point d'entente.

HANNE ØRSTAVIK est l'une des voix les plus importantes de la littérature norvégienne d'aujourd'hui. Née en 1969 dans le Finnmark, elle a publié neuf romans à ce jour. En 2004, La pasteure a remporté le Brageprisen, la plus haute distinction littéraire en Norvège.

Il nous est rarement donné de lire un écrivain qui se révèle, comme Hanne Orstavik, être une analyste douée d'une telle acuité visuelle. [...] En refermant le roman, on est convaincu d'avoir lu un ouvrage essentiel. Dagbladet (Oslo)





  • Les premières lignes

Ceci est le sang du Christ. J'ai fait un pas de côté, versé du vin dans la coupe suivante, petite, brillante. Je regardais les têtes penchées devant moi. Une ici, une là. Un plus un plus un. Et c'était très bien comme ça, j'ai pensé. Ici, tu vas avoir le droit d'entrer et d'être quelqu'un. Ici, tu es élu, unique. Ici, tu seras vu. Ici, tu peux être. Ce tu était aussi valable pour moi. Ce nous.
La balustrade entourant le choeur était un début. Et l'arc de cercle qu'elle formait, un signe nous montrant qu'il existait un autre cercle, un cercle plus grand. Puis un autre encore, au-delà de celui-ci. Et puis encore un autre, toujours plus grand, un espace incommensurablement grand et lumineux. Un signe nous montrant aussi que nous avions tous le droit d'être là, ensemble et chacun pour nous, chacun de nous et seuls. Ici. Ici tu vas avoir le droit d'exister. Ici tu peux être. Ceci existe pour toi.
Il y a eu un bref silence. Comme s'ils étaient ras­semblés en éventail autour de l'arc de cercle, et que de tous les dos devant moi partaient des traits dehors, dans le paysage. Dans l'immensité plate, par-delà les montagnes, par-delà l'océan, plus loin encore. Ça ne s'arrêtait pas. Ça continuait. Ils l'avaient apporté avec eux. Ici, dedans. Us n'allaient pas tarder à se lever, puis ils pousseraient les portes et repartiraient. Là-bas, dehors. Ils se dissémineraient.
Ces gens qui s'agenouillaient, ici. Comme s'ils disaient : Nous te tolérons, malgré tout. À moins qu'ils ne l'aient oublié. J'aurais pu aller ailleurs. Et pourtant je savais que là-bas aussi il se serait passé quelque chose. Pas la même chose, pas une deuxième fois. Mais autre chose, que je n'aurais pas pu empêcher, qui se serait produit, tout bonnement, dont je n'aurais pas pu me libérer par la suite, qui se serait immédiatement vu sur mon visage.
C'était l'année dernière. Ma première célébration, ici, du culte. Debout, en haut de la chaire, je les avais regardés, eux, assis, attendant d'écouter ce que la nouvelle pasteure avait à leur dire. Ma prédication portait sur le fils perdu. Celui qui rentre à la maison. Le père qui tue un veau pour lui, pour fêter son retour. La jalousie du frère. La fête qui a quand même lieu. Je me tenais là, debout dans ma robe de pasteure, avec la petite étole claire, celle que Kristiane m'avait laissée. Et je les regardais. Je voulais qu'ils entendent vraiment, qu'ils s'ouvrent à ça, qu'ils comprennent. C'était comme ça que je souhaitais voir l'église. Un lieu où on fait la fête, ensemble, quand quelqu'un rentre à la maison. Je considérais comme mon devoir de garder l'église ouverte de manière à ce qu'il soit possible, pour ceux qui en manifesteraient le désir, d'y entrer. Qu'ils entrent pour y trouver non pas moi en tant qu'individu, mais la communauté, et le silence. Un lieu qui faisait la fête pour eux, un lieu où ils étaient accueillis.
Ma prédication portait là-dessus. Je parlais à n'en plus finir. Je trouvais que je n'arrivais pas à le dire correctement. Je me suis vue forcée de le redire, et de le redire encore. J'ai parlé trop longtemps. J'étais là, dans ma robe si douce, et je continuais, je n'arrêtais pas. Ça durait. Beaucoup trop longtemps, une heure presque. En stage, on nous avait appris à ne pas dépasser un quart d'heure. Ne parle pas plus longtemps, fais aussi court que possible. Car ce ne sont pas les mots qu'ils se rappelleront. Si, quelques-uns peut-être, une tournure dont ils ont besoin, une parole qui fait mouche pile au bon moment. Mais grosso modo, ils ne se souviendront pas de ce que tu as dit. Ils se souviendront juste de ce qu'ils ont ressenti pendant que tu le disais. L'expérience. Alors donne-leur-en, de l'expérience. En un quart d'heure c'est torché. Et, surtout, jamais plus de vingt minutes, sans quoi ils décrochent.
C'était vrai. C'avait été trop long. Je le savais. Mais ce qui était fait était fait, impossible pour moi de le refaire.


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