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Garder la flamme

Couverture du livre Garder la flamme

Auteur : Jeannette Winterson

Traducteur : Séverine Weiss

Date de saisie : 15/02/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : 10-18, Paris, France

Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4104

Prix : 6.90 € / 45.26 F

ISBN : 978-2-264-04498-3

GENCOD : 9782264044983

Sorti le : 21/02/2008


  • La présentation de l'éditeur

Cap Wrath, sur la côte nord-écossaise. C'est là le domaine de Pew, le vieux gardien de phare aveugle, et de son apprentie Vif-Argent. Elle n'a que dix ans lorsqu'il la recueille. Pew, lui, a l'âge des fables intemporelles qu'il raconte, le soir, dans le fracas du vent et des vagues. Des récits de marins et de naufrages, des histoires d'amour sans début ni fin, emportées par la houle au rythme des marées. Depuis son obscurité, Pew est un homme libéré des entraves du passé et des obstacles du réel. Il a tout vu, tout vécu, même ce qui a eu lieu avant sa naissance. Il n'y a rien à comprendre. Juste une flamme à partager pour la faire vivre encore. Le temps d'un autre cycle. Le temps d'une autre histoire.

Jeanette Winterson est née à Manchester, en Angleterre. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages, dont Les Oranges ne sont pas les seuls fruits (Éditions des Femmes, 1991), Powerbook (L'Olivier, 2002), Garder la flamme. Elle écrit également pour différents journaux comme The Times ou The Guardian. Jeanette Winterson partage aujourd'hui son temps entre le comté de Gloucester, Londres et Paris.

«Garder la flamme est une éblouissante prouesse littéraire, un grand livre, un hymne à l'imagination, à la sensualité, à l'absolue liberté de chacun.»
Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo

Traduit de l'anglais par Séverine Weiss

"Domaine étranger" dirigé par Jean-Claude Zylberstein





  • Les premières lignes

MA MÈRE M'A NOMMÉE VIF-ARGENT. JE SUIS UN MÉLANGE DE MÉTAL PRÉCIEUX ET DE PIRATE.

Je n'ai pas de père. Ce n'est pas si rare, même les enfants qui ont un père sont parfois surpris de le voir. Le mien est sorti de la mer et s'en est allé par le même chemin. Il était équipier sur un bateau de pêche retenu chez nous une nuit de vagues de verre sombre et fracassé. La coque brisée du navire lui a laissé assez de temps de terre pour jeter l'ancre en ma mère.
Des bébés frétillants se sont disputé la vie.
C'est moi qui ai gagné.

J'habitais une maison taillée à pic dans la berge. Les chaises étaient clouées au sol, et les spaghettis proscrits. Nos aliments devaient coller à l'assiette : hachis parmentier, goulasch, risotto, oeufs brouillés. Un jour, nous avons essayé les petits pois - un désastre - et il nous est arrivé d'en retrouver, verts et pous­siéreux, dans les coins de la pièce.
Certains grandissent en haut d'une colline, d'autres au fond d'une vallée. La plupart des gens sont élevés sur le plat. Je suis venue au monde de travers, et c'est ainsi que je vis depuis.

Le soir, ma mère bordait mon hamac suspendu de biais pour contrecarrer la pente. Tandis que la nuit oscillait doucement, je rêvais d'un endroit où mon corps n'aurait pas à lutter contre la gravité. Ma mère et moi devions nous encorder comme deux alpinistes, simplement pour atteindre la porte d'entrée. Un pas de travers, et nous rejoignions les lapins sur la voie ferrée.
«Tu n'es pas quelqu'un de sociable», me disait-elle, même si c'était en grande partie dû au combat que représentait chaque sortie. Les autres enfants partaient de chez eux sur un banal «Tu as pris tes gants ?» ; moi, j'avais droit à : «Toutes les boucles de ton harnais sont bien attachées ?»

Pourquoi n'avons-nous pas déménagé ?
Ma mère m'élevait seule et m'avait conçue hors des chaînes du mariage. Il n'y avait pas de chaîne à sa porte cette nuit-là, quand mon père a pénétré chez elle. Alors on l'a fait monter sur la colline, hors de la ville. Résultat curieux : elle pouvait la regarder de haut.

Salines. Mon foyer. Une ville-coquillage, battue par les flots, mordue par les rochers, cernée par les sables. Oh, un phare, aussi.

On dit qu'on peut connaître la vie de quelqu'un en observant son corps. C'est assurément vrai pour mon chien. Mon chien a les pattes arrière plus courtes que les pattes avant, parce qu'il tombe toujours d'un côté, et se hisse de l'autre. Sur la terre ferme, il marche d'une allure bondissante qui ajoute à sa bonne humeur. Il ignore que les autres chiens ont des pattes de même longueur des deux côtés. Il pense, si tant est qu'il pense, que tous les chiens sont comme lui, et ne souf­fre pas de l'introspection morbide de la race humaine, qui note chaque écart à la norme avec un sentiment de peur ou l'envie de punir.
«Tu es différente des autres enfants, me disait ma mère. Et si tu ne peux survivre dans ce monde-ci, tu ferais mieux de créer le tien.»
Elle m'attribuait des excentricités qui n'étaient que les siennes. C'était elle qui détestait sortir. C'était elle qui ne pouvait vivre dans le monde qu'on lui avait donné. Elle souhaitait par-dessus tout que je sois libre, et faisait tout son possible pour que cela n'arrive jamais.
Nous étions sanglées l'une à l'autre, pas le choix. Compagnes de cordée.
Puis elle est tombée.


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