Auteur : José-Luis Diaz
Date de saisie : 28/02/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : H. Champion, Paris, France
Collection : Romantisme et modernités, n° 110
Prix : 105.00 € / 688.75 F
ISBN : 978-2-7453-1590-8
GENCOD : 9782745315908
Sorti le : 04/06/2007
Depuis un célèbre article de Foucault (1969), on sait que l'auteur n'est pas une simple instance biographique (un «homme»), mais un processus complexe. Cet ouvrage se propose de mettre en relief la dimension imaginaire de la fonction auctoriale, en envisageant une période de l'histoire littéraire climatérique à cet égard : l'époque romantique. Cette époque où l'auteur est devenu consubstantiel à l'essence même de la littérature fut aussi une époque de promotion sans précédent de l'«écrivain imaginaire». Mais pour cet écrivain promu au rang de mythe et de fantasme se définirent alors un certain nombre de «scénographies auctoriales» : des prêt-à-être auteur en quelque sorte, dont ce livre tente d'écrire l'histoire.
José-Luis Diaz est professeur de littérature française à l'Université Paris-Diderot, secrétaire général et responsable des colloques de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes. A travaillé sur les scénographies auctoriales à l'époque romantique, les biographies, les correspondances d'écrivain, la réflexion critique au XIXe siècle. A publié : Devenir Balzac. L'invention de l'écrivain par lui-même, Christian Pirot, 2007.
L'Ecrivain imaginaire est le démontage méticuleux de ce que Diaz nomme «scénarios auctoriaux», à savoir les différentes stratégies dont usent les écrivains pour s'installer dans le champ littéraire, gérer leur image, et entrer ainsi en résonance avec une société qui est déjà potentiellement une société du spectacle. En d'autres termes, en tout auteur sommeille un attaché de presse. Ce sont des tactiques, mais surtout une suite de transactions symboliques, un commerce des simulacres, qui intéressent bien sûr la littérature mais constituent aussi l'archéologie de cette bourse aux images avec laquelle s'évaluent en régime capitaliste les industries culturelles...
Diaz, preuves en main, traque ce jeu de rôles dans les préfaces qui insistent tour à tour sur le conteur ou l'artiste, dans l'utilisation qu'il fait de ses doubles pseudonymes et cela jusqu'au monumental Balzac de l'introduction à la Comédie Humaine où l'écrivain, prenant congé de ses avatars, se révèle tel qu'en lui-même à ses lecteurs, avec cette puissance tellurique qu'a su traduire Auguste Rodin.
Extrait de l'introduction :
«De toute oeuvre, quelle qu'elle soit, chétive ou illustre, se dégage une figure, celle de l'écrivain.»
Victor HUGO, uvres complètes, édition Hetzel-Quantin, t.I, p. V.
Le «sacre de l'écrivain» : cette formule de Paul Bénichou est partout citée avec révérence. À juste raison : car la thèse qu'elle énonce en abrégé s'impose comme une vérité cardinale, indispensable pour comprendre le siècle romantique tout entier. Qui songerait à mettre en doute cette idée que l'écrivain s'est trouvé investi alors d'une responsabilité nouvelle, à l'heure où le pouvoir spirituel de l'Eglise tombait en déshérence ?
Mais si Bénichou a magistralement écrit l'histoire de la sacralisation de l'écrivain, il m'a semblé que sa synthèse laissait subsister quelques angles morts : qu'il restait en particulier à reprendre la question sous l'angle plus général de la représentation de l'écrivain. En mettant donc l'accent sur la diversité très grande des imaginaires qui accompagnent ce processus de sacralisation.
Car cette époque n'est pas seulement celle du sacre. Ou disons plutôt qu'il convient de tirer toutes les conséquences, parfois paradoxales, d'un tel événement central. Selon le propos de Bénichou, «sacre» veut dire promotion de l'écrivain à un magistère de substitution à un moment où la religion traditionnelle perd son autorité, et où la littérature aspire à prendre sa place. Selon mon point de vue, sacre veut dire aussi, dans un tout autre registre, plus profane, starisation, vedettarisation, de l'écrivain. Et il est d'autant plus normal que cette star ait voulu se donner à voir, occuper la scène, que l'époque romantique a été aussi une époque d'individuation de la littérature.
Avant le sacre, posons donc cette idée, plus générale, que le romantisme a fait cette révolution : placer l'écrivain au coeur de l'espace littéraire. C'est là l'instance centrale à laquelle désormais remontent tous les fils, et vont tous les regards : ce que dit la phrase de Hugo ici en épigraphe. Tirant les conséquences de la prééminence de l'auteur, cette phrase suggère autre chose aussi : que l'oeuvre fut alors sentie comme un épiphénomène par rapport à cette réalité transcendantale, seule digne d'existence ontologique : l'écrivain. Qu'importe, semble nous dire Hugo, la qualité de l'oeuvre : «chétive ou «illustre», c'est toujours l'écrivain qui s'en «dégage». Entendons à la fois s'en libère et la transcende. L'oeuvre n'est là que pour produire un «dégagement d'auteur». Ce à quoi Hugo ajoute une troisième idée, grâce à ce terme de «figure» qui vient tout naturellement sous sa plume : que l'écrivain n'est pas l'homme, mais bien une instance imaginaire qui se dégage de l'oeuvre, plane bien au delà de sa concrétude textuelle. Instance qui, bien qu'étant de l'ordre de l'apparence, n'en constitue pas moins sa vérité. Ce que rend bien le mot de «figure», qui fait jouer ici toutes ses connotations : plastiques, typiques mais aussi valorisantes (au sens où l'on dit d'un homme célèbre : «C'est une véritable figure»).
Hugo le suggère à sa manière : l'important à l'époque romantique n'est donc pas à chercher du côté de l'oeuvre-objet, mais bien du côté du sujet de la littérature. L'écrivain biographique certes, ce qui commande l'intérêt nouveau qu'on attache alors à la vie de l'écrivain, soit prise en elle-même (les biographies), soit considérée comme principe explicatif des oeuvres (Sainte-Beuve) ; mais plus encore l'écrivain imaginaire, l'écrivain comme figure - cet être chimérique qu'on appelle alors le «Poète» : sujet surplombant mais divisé, à la fois corps souffrant et Dieu.
Le paradoxe, pourtant, c'est que s'est aussi produit à cette même époque un phénomène tout à fait inverse : une collectivisation des attitudes littéraires, et donc aussi une stéréotypisation des scénographies auctoriales. Des prêt-à-être auteur en quelque sorte... Et dont la facticité nous est d'autant plus sensible que plusieurs modes d'être écrivain se sont mis à rivaliser, dictant leur attitude aux impétrants : désireux de se poser comme écrivains, mais contraints pour y parvenir d'avoir recours à une véritable signalétique.
Le paradoxe donc, c'est que l'époque romantique, époque d'individuation de l'écrivain, fut aussi l'âge de premier grand déploiement de la stéréotypie auctoriale.
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli