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Lust caution. Amour, luxure, trahison

Couverture du livre Lust caution. Amour, luxure, trahison

Auteur : Ailing Chang

Traducteur : Emmanuelle Péchenart

Date de saisie : 20/02/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : R. Laffont, Paris, France

Prix : 17.00 € / 111.51 F

ISBN : 978-2-221-11023-2

GENCOD : 9782221110232

Sorti le : 10/01/2008

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  • La présentation de l'éditeur

Shanghai au tournant des années 1930, ville cosmopolite et société tiraillée entre archaïsme et modernité.
C'est dans ce décor insolite et raffiné, en forme de trompe-l'oeil qu'évoluent, avec grâce et une suprême élégance, les héroïnes des quatre nouvelles réunies dans ce recueil. Eileen Chang évoque ainsi plusieurs destins de jeunes filles qui découvrent, chacune à sa manière, le frisson annonciateur des premiers émois, les élans du coeur, l'ivresse de la passion. Mais qui toutes finissent, au terme de leur éducation sentimentale, par se brûler les ailes à la flamme d'un amour impossible.

Issue elle-même de la bourgeoise de Shanghai et s'inspirant largement des personnalités qu'elle y côtoyait, Eileen Chang (1920-1995) a été reconnue dès son plus jeune âge comme un auteur majeur de la littérature chinoise contemporaine par la critique de son pays. Son univers singulier a séduit le réalisateur taïwanais Ang Lee (Le Secret de Brokeback Mountain).





  • La revue de presse Agnès Séverin - Le Figaro du 7 février 2008

On sort de cette histoire avec une légère impression de tournis. Comme au cinéma, Lust Caution nouvelle qui a donné son titre au film d'Ang Lee actuellement sur les écrans donne le sentiment d'avoir traversé toute une vie en quelques instants...
En quelques touches, et guère plus de dialogues, cet écrivain à succès recrée l'univers capiteux du Shanghaï de la dernière guerre...
Alors que souffle déjà un vent de libération, dans chacune des nouvelles de ce recueil les jeunes héroïnes valsent entre désir et interdit, entre regret et sentiment. Derrière cette apparence de pudique retenue, maniée comme un éventail, les passions bouillonnent. C'est la drôle de guerre.



  • Les premières lignes

Bouclage
Fengsuo

Le conducteur du tram conduit son tram. Sous le grand soleil, les rails ressemblent à deux longs vers luminescents, qui se fraient un chemin sous l'eau, s'étirent, puis se rétractent, s'étirent, puis se rétractent, et de cette manière, se meuvent et avancent - deux vers à l'éclat onctueux, si longs, si longs, interminables... Le conducteur du tram garde les yeux fixés sur ces deux rails qui rampent, et pourtant il ne devient pas fou.
S'il ne se produit aucune opération de bouclage, l'avancée du tramway pourra continuer sans fin. Mais voilà : bouclage. Black-out. La sonnerie est agitée : ding ling ling ling ling ling, et tous ces ling sont autant de petites ponctuations glacées qui s'enchaînent en formant un pointillé imaginaire, venu découper l'espace et le temps.
Le tram s'est arrêté, et les passants se mettent à courir, ceux qui étaient du côté gauche de l'avenue se ruent vers le côté droit, ceux qui étaient du côté droit se ruent du côté gauche. Tous les magasins rabattent avec ensemble leurs rideaux métalliques, qui coulissent à grand fracas. Des dames tirent sur les barrières de fer et les secouent frénétiquement.
- Laissez-nous entrer ! crient-elles. Je suis là avec un enfant, avec une personne âgée !
Mais la porte reste irrévocablement fermée. De part et d'autre du rideau métallique, ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors échangent des regards béants, ils se font peur mutuellement.
À l'intérieur du tramway, les passagers demeurent parfaitement calmes. Ils ont une place où s'asseoir, et pour nombre d'entre eux, l'équipement, même s'il est un peu rudimentaire, l'emporte quand même légèrement en confort sur ce dont ils disposent à la maison. Dans la rue, les choses s'apaisent aussi peu à peu, ce n'est pas le silence absolu, mais les bruits de voix se font progressivement indistincts, on dirait les froissements des oreillers remplis de duvet de roseau qu'on entend au milieu de ses rêves quand on dort. Cette énorme ville s'est assoupie dans la lumière du soleil, elle laisse lourdement reposer sa tête sur l'épaule des gens, un filet de salive s'écoule doucement le long de leurs habits, chacun est écrasé sous l'inimaginable, le formidable poids. Shanghai semble n'avoir jamais été à ce point figée dans le silence - alors qu'il fait grand jour ! Un mendiant, profitant qu'ait cessé l'agitation habituelle, hausse la voix et entreprend de chanter :
«Ayez pitié mesdames, mesdemoiselles et mes­sieurs, montrez-vous secourables envers un pauvre malheureux !... Ayez pitié mesdames, mesdemoiselles et messieurs...»
Mais il n'est pas long à s'arrêter, intimidé par l'extraordinaire quiétude.
Et voici qu'un mendiant du Shandong, plus audacieux, vient rompre résolument ces minutes de silence. Sa voix s'élève toute en rondeur et bien timbrée :
«Un peu de compassion, pour un pauvre être à l'abandon !»
Un chant éternel, qui perdure d'un siècle à l'autre. Le rythme de la musique a contaminé le conducteur du tram : il est du Shandong, lui aussi. Il pousse un long soupir, s'appuie contre la portière, bras croisés, et se met à chanter en choeur :
«Un peu de compassion, pour un pauvre être à l'abandon !»


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