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Le roi de La Havane

Couverture du livre Le roi de La Havane

Auteur : Pedro Juan Gutiérrez

Traducteur : Bernard Cohen

Date de saisie : 05/02/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : 10-18, Paris, France

Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4018

Prix : 7.80 € / 51.16 F

ISBN : 978-2-264-04248-4

GENCOD : 9782264042484

Sorti le : 07/02/2008


  • La présentation de l'éditeur

Dans la vieille ville de La Havane, splendeur déchue au passé décadent, Rey est un roi sans royaume, proclamé monarque dès son plus jeune âge. Soupçonné de meurtre, l'adolescent fait ses premières armes et apprend la vie. Après une évasion de prison, il devra affronter la rigueur implacable de la rue, où l'attend une vie d'errance. Dès lors, plus rien ne lui importe, sinon la survie, la liberté et le sexe, seul plaisir qui puisse distraire sa misère sans retour. Chantre du «réalisme sale», Pedro Juan Gutiérrez pose un regard à la fois tendre et cynique sur Cuba et le destin protéiforme de ses habitants, faune terrible et apocalyptique.

Né en 1950 à Cuba, Pedro Juan Gutiérrez a exercé différents métiers - marchand de glaces, coupeur de canne à sucre, dessinateur industriel -, tout en faisant parallèlement des études de journaliste à l'université de La Havane. Avec Trilogie sale de La Havane, il rencontre un succès international. Son deuxième livre, Animal tropical, a quant à lui remporté, parmi cent treize romans candidats, le prestigieux prix Alfonso Garcia-Ramos. Également sculpteur et poète, Pedro Juan Gutiérrez collabore aujourd'hui à plusieurs revues en Amérique latine et aux États-Unis, et vit toujours à La Havane. Après Le Roi de La Havane, son dernier roman, Le Nid du serpent, a paru aux éditions Albin Michel en 2007.

«Un tableau minutieux, précis, de l'enfer, sans pathos, sans compassion, sans démonstration, à travers la peau et l'âme primitive, brute, instantanée de ceux qui y passent leur vie.»

Laurent Nicolet, Le Temps

Traduit de l'espagnol par Bernard Cohen

"Domaine étranger" dirigé par Jean-Claude Zylberstein



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  • Les premières lignes

Ce coin de la terrasse était le plus dégueulasse de tout l'immeuble. Au début de la crise, en 1990, elle avait perdu son emploi de femme de ménage et elle avait fait comme tant d'autres : elle s'était pris quelques poulets, un cochon et des pigeons. Elle avait fabriqué des cages de bric et de broc, avec des planches pourries, des bidons, des chutes d'acier, des vieux bouts de fil de fer. Parfois, l'eau courante disparaissait pendant des jours. Alors, elle réveillait les garçons à l'aube, les houspillait, les malme­nait et les forçait à descendre les quatre étages pour remonter des seaux tirés d'un puits qui, chose incroyable, se trouvait juste au coin de la rue, simplement recouvert par une plaque d'égout.
Ils avaient neuf et dix ans, à l'époque. Reynaldo, le plus petit, était un enfant calme et silencieux ; Nelson, moins docile, se rebellait et protestait parfois à grands cris : «Me hurle pas dessus, con ! Qu'est-ce que tu as, encore ?»
Elle boitait de la jambe droite. Elle était un peu débile, aussi. Il lui manquait une ou deux cases, depuis toute petite ou peut-être de naissance. Sa mère à elle vivait avec eux. Elle devait avoir cent ans ou plus, allez savoir. Tout ce monde dans une chambre pourrie de trois mètres sur quatre et ce bout de terrasse à l'air libre. Il y avait des années que la vieille ne se lavait plus et elle était maigrissime d'avoir tant souffert de la faim. Une vie sans fin dans la misère permanente. Elle était devenue comme du carton. Jamais un mot. Une momie squelettique, muette et sale, qui ne bougeait presque pas, n'ouvrait pas la bouche, se contentait de regarder sa fille à moitié retardée et ses deux petits-enfants s'échanger des claques et des injures dans le vacarme que faisaient les poules et les chiens. «Ceux-là, ce sont des cinglés», disaient les voisins, et personne ne cherchait à intervenir dans ces disputes continuelles.
De temps à autre, elle allumait une cigarette, s'accou­dait à la balustrade du toit en observant la rue et en conjurant ses souvenirs d'Adalberto. Elle avait eu des douzaines d'hommes, dans sa jeunesse. Elle aimait les exciter, comme ça, quel que soit leur âge. Des fois, ils disaient : «Hé, fofolle, viens un peu me la sucer. Je te donne deux pesos si tu me la pignes !», et hop, allons-y, ouvre la bouche. Certains lui donnaient de l'argent. D'autres non. Ils lui lâchaient leur purée et puis : «Attends-moi ici, que je reviens de suite», et ils dispa­raissaient. Mais avec Adalberto, ça avait été différent. Les enfants étaient de lui, sauf qu'il n'avait jamais voulu vivre avec eux sur ce toit, le grand salaud, et quand il avait vu qu'elle était enceinte une deuxième fois il s'était perdu dans la nature. Désormais c'était une vioque, presque, une demeurée qui puait à cent mètres, boitait, crevait la faim... En faisant les comptes ainsi, elle arrivait à la même conclusion : «Qui c'est qui voudra de moi, merde ? Si j'ai envie de quelque chose, c'est de mourir, tiens !» Elle ruminait, se fâchait contre elle-même, jetait sa cigarette en bas et, par désespoir, se mettait à gueuler sur les petits : «Rey, Nelson ! Allez chercher de l'eau, foutus feignants ! De l'eau, j'ai diiiiiit !»


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