Auteur : Victoria Lancelotta
Traducteur : Bruno Boudard
Date de saisie : 05/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : 10-18, Paris, France
Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4099
Prix : 7.30 € / 47.88 F
ISBN : 978-2-264-04665-9
GENCOD : 9782264046659
Sorti le : 07/02/2008
Treize histoires mettant en scène des femmes aux prises avec la tranquille banalité du mal. Treize façons de nous rappeler que l'ordinaire de la vie frôle souvent des gouffres ; que la sainte morale de l'Église, aujourd'hui pas plus qu'hier, ne fait bon ménage avec les élans du coeur (pour ne rien dire de ceux du sexe) ; que nos petits bonheurs sont presque toujours rongés par l'angoisse ; que l'enfance ni l'adolescence - surtout celles des filles -ne sont pas des verts paradis ; et que de la médiocrité de ce qu'on appelle l'existence émane pourtant comme un étrange parfum d'éternité.
Née à Baltimore en 1969, Victoria Lancelotta vit aujourd'hui à Nashville. La parution de son premier recueil de nouvelles, En ce bas monde, a été acclamée par la critique, qui n'hésite pas à la comparer à Raymond Carver ou encore Kaye Gibbons. Victoria Lancelotta a depuis écrit un premier roman, Loin, paru en 2004 aux éditions Phébus.
«Victoria Lancelotta a un nom impossible à retenir. Il faut faire un effort. On ne va pas la quitter des yeux, on va guetter la moindre de ses nouvelles. Elle est la spécialiste des instants inoubliables, des rendez-vous au conditionnel, des délicieux regrets.»
Éric Neuhoff, Le Figaro Littéraire
Traduit de l'américain par Bruno Boudard
"Domaine étranger" dirigé par Jean-Claude Zylberstein
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CHIENNE D'AVEUGLE
Écoutez : voici une histoire d'amour.
Portant voiles de poupée et souliers vernis, nous nous dirigions vers l'autel à la queue leu leu, la tête penchée, nos mains tremblantes jointes à hauteur de poitrine et, avant de nous agenouiller devant le prêtre pour recevoir l'hostie, nous nous approchions de la statue de marbre où, après une génuflexion, nous nous signions en pénitence de nos péchés à venir puis embrassions le pied de pierre glacé du Christ.
Ce pied si pur, poli par tant de lèvres avant les miennes - le tout premier homme que j'aie jamais embrassé en dehors de mon père. Me voilà prosternée devant ce pied, tandis que, derrière moi, les autres filles attendaient leur tour. Puis nous allions nous agenouiller face à l'autel dans nos robes blanches : une rangée de petites cannibales, toutes à genoux, nos visages voilés rejetés en arrière, gorge tendue et langue tirée, attendant de sentir le prêtre glisser l'hostie dans notre bouche.
Les soeurs nous avaient mises en garde : nous ne devions pas la croquer. L'hostie était déposée sur la langue, où il fallait la laisser fondre, se dissoudre. Si nous l'avions croquée, si nous avions brisé en menus morceaux la rondelle consacrée entre nos petites dents pour ensuite la mastiquer comme nous mastiquions toute nourriture, j'étais persuadée qu'elle éclaterait en une explosion de sang qui emplirait nos bouches de ce goût que je connaissais déjà pour m'être arraché une dent déchaussée, pour avoir suçoté un genou écorché - ces petites trahisons de mon corps.
Plus tard, ma mère rangea la robe et les chaussures dans une boîte. «Je vais les garder pour toi, annonçât-elle, pour le jour où toi aussi tu auras une fille.»
Je ne suis pas mère. Je n'ai jamais désiré l'être. Mon amant est un aveugle que j'ai passé des jours, des semaines à observer, assis sur le banc de l'arrêt de bus en face de chez moi, ou encore dans le square situé au bout du pâté de maisons. Je l'épiais de la fenêtre de ma chambre. De là, je pouvais tout voir : le trottoir, l'épicerie du coin, l'uniforme rangée d'habitations mitoyennes qui s'étirait de l'autre côté de la rue, et enfin le banc sur lequel il était installé. Il se tenait sagement, genoux et pieds joints, avec ses lourdes chaussures aux noeuds bien serrés, sa canne collée contre sa cuisse. Au début, je le regardais de ma fenêtre, et ensuite du perron, puis, semaine après semaine, je me suis rapprochée jusqu'à venir m'asseoir à quelques pieds de lui, à l'autre extrémité du banc. Il m'a entendue prendre place, s'est tourné vers moi et m'a souri. Il m'a tendu sa douce main et s'est mis à parler.
Il est plus âgé qu'il n'en a l'air, je le sais. Son visage est lisse, sans rides. Ses cheveux ont le noir des plumes d'un corbeau. Ses yeux sont bleus et vitreux ; ils roulent derrière les verres de ses lunettes, divaguant en orbites indolentes. Je n'avais jamais vu des yeux d'aveugle jusqu'à cet instant. Ce premier jour, je l'ai aidé à descendre la rue, marchant lentement, plus lentement qu'il n'en avait l'habitude, je pense. Je le guidais à l'approche des bords de trottoir, dirigeais ses pas sur l'asphalte lézardé et défoncé, esquivant les détritus dont le vent jonchait son chemin. Je regardais les gens qui nous observaient. Ils me souriaient parce que je lui donnais le bras. Ils m'imaginaient bonne, généreuse, ce qui était - et est toujours - faux. Il n'y a aucune générosité chez moi. Je suis avide de lui, jusqu'à la voracité : toujours prête à m'emplir de lui, à m'aveugler de son éclat.
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