Auteur : Reinaldo Arenas
Postface : Juan Abreu
Traducteur : Liliane Hasson
Date de saisie : 01/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Mille et une nuits, Paris, France
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-84205-981-1
GENCOD : 9782842059811
Sorti le : 23/01/2008
«Que savez-vous de lui ? Personne ne sait rien... Maintenant que Fidel Castro est tombé, qu'on l'a renversé ou qu'il en a eu assez, tout le monde parle, tout le monde peut parler. Le système a changé de nouveau. Ah, maintenant, tous les gens sont des héros. Maintenant tous les gens, paraît-il, étaient contre. Mais à l'époque, quand, à chaque coin de rue, il y avait un comité de surveillance : cette chose qui observait nuit et jour les portes de chaque maison, les fenêtres, les clôtures, les lumières, tous nos gestes, toutes nos paroles, tous nos silences, ce que l'on écoutait à la radio et ce que l'on n'écoutait pas, quelles étaient nos fréquentations, qui étaient nos ennemis, comment étaient notre vie sexuelle et notre correspondance, nos maladies et nos illusions... Tout cela aussi était contrôlé. Oh, je vois bien que vous ne me croyez pas. Je suis vieille. Vous pouvez le penser, si ça vous plaît. Je suis vieille, je délire. Vous pouvez le penser. Tant mieux. Maintenant on peut penser - vous ne me comprenez pas. Est-ce que vous ne comprenez pas qu'à l'époque on ne pouvait pas penser ? Mais maintenant oui, n'est-ce pas ?»
Peu de temps avant sa mort, Reinaldo Arenas (1943-1990) rassemble ses huit nouvelles écrites à La Havane, à Miami et à New York, de 1963 à 1987. Son oeuvre littéraire hors normes ainsi que son homosexualité affirmée lui valurent d'être considéré comme un dangereux «contre-révolutionnaire», traqué, condamné et emprisonné par le régime de Fidel Castro.
Traduit de l'espagnol (Cuba) par Liliane Hasson
Postface par Juan Abreu
Traître
Je parlerai vite et mal. Alors ne vous faites pas d'illusions avec votre espèce d'appareil. Ne croyez pas que vous pourrez exploiter ce que je vais vous dire, rapiécer tout ça, ajouter telle ou telle chose, écrire, pourquoi pas, un gros bouquin et devenir célèbre sur mon dos... Mais après tout, peut-être que si je parle mal, ce sera tout bénéfice pour vous. Cela peut avoir davantage de succès. Vous pouvez en tirer un meilleur parti. Parce que vous êtes le diable, vous, je le vois. Mais, du moment que vous êtes ici avec tout votre attirail, je parlerai. Peu. Presque pas. Seulement pour vous démontrer que sans nous, les gens comme vous ne sont rien. Voici le cendrier, au-dessus du lavabo, prenez-le si vous voulez... Appareil par-ci, chemise propre par-là - c'est de la soie ? On trouve de la soie maintenant ? - N'empêche qu'il vous faut rester debout, ou bien vous asseoir sur cette chaise sans fond - oui, je sais qu'ils sont en train de vendre des fonds - pour me questionner.
Que savez-vous de lui ? Personne ne sait rien... Maintenant que Fidel Castro est tombé, qu'on l'a renversé ou qu'il en a eu assez, tout le monde parle, tout le monde peut parler. Le système a changé de nouveau. Ah, maintenant, tous les gens sont des héros. Maintenant tous les gens, paraît-il, étaient contre. Mais à l'époque, quand, à chaque coin de rue, il y avait un Comité de surveillance : cette chose qui observait nuit et jour les portes de chaque maison, les fenêtres, les clôtures, les lumières, tous nos gestes, toutes nos paroles, tous nos silences, ce que l'on écoutait à la radio et ce que l'on n'écoutait pas, quelles étaient nos fréquentations, qui étaient nos ennemis, comment étaient notre vie sexuelle et notre correspondance, nos maladies et nos illusions... Tout cela aussi était contrôlé. Oh, je vois bien que vous ne me croyez pas. Je suis vieille. Vous pouvez le penser, si ça vous plaît. Je suis vieille, je délire. Vous pouvez le penser. Tant mieux. Maintenant on peut penser - vous ne me comprenez pas. Est-ce que vous ne comprenez pas qu'à l'époque on ne pouvait pas penser ? Mais maintenant oui, n'est-ce pas ? Oui. Ce serait déjà un sujet de préoccupation, si jamais quelque chose pouvait encore me préoccuper. Si l'on peut penser tout haut, c'est qu'il n'y a rien à dire. Mais voyez-vous, ils sont ici. Ils ont tout empoisonné et ils rôdent par ici. Alors, quoi qu'on fasse, ce sera à cause d'eux, pour ou contre - enfin ça, plus maintenant -, mais par rapport à eux... Que dis-je, qu'est-ce que je raconte ? C'est sûr,je peux dire ce qui me plaît ? C'est vrai ? Dites-le-moi. Au début, je ne pouvais pas y croire. Maintenant non plus. Les temps changent. J'entends parler de nouveau de liberté. À grands cris. C'est mauvais signe. Quand on crie de cette manière : «Liberté !», en général, ce que l'on souhaite, c'est l'inverse. Je sais. J'ai vu... Ce n'est pas pour rien que vous êtes venu, que vous m'avez localisée et que vous avez débarqué avec votre appareil.
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