Auteur : Maria Efstathiadi
Traducteur : Anne-Laure Brisac
Date de saisie : 08/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-7427-7242-1
GENCOD : 9782742772421
Sorti le : 01/02/2008
Quand elle décroche le téléphone au beau milieu de la nuit, A.
ne sait pas que l'inconnu qui chuchote dans le récepteur va bientôt lui devenir indispensable. Au fil des semaines, leur relation prend en effet les allures d'une passion qui tourne à la dépendance : les amants s'enivrent de mots et de confidences, s'abandonnent à un désir violent né de paroles, de souffles et de mystère - mais ne se rencontrent pas. Scandaleuse, cette liaison l'est au regard du bon sens et des bonnes moeurs.
Elle est aussi tellement fascinante qu'une voix collective se l'approprie, celle des collègues d'A. qui la racontent et la commentent, animés tour à tour par la compassion, la curiosité, la consternation et un soupçon d'envie. Dans un style remarquable de spontanéité, Presque un mélo célèbre la cécité de l'amour, interroge la norme et sa relativité, se joue des préjugés pusillanimes et offre à l'Autre une chance de se laisser découvrir et accepter.
Née en 1949, Maria Efstathiadi a étudié les sciences politiques à Athènes et à Paris. Auteur de romans, de récits et de pièces de théâtre, elle est également la traductrice en grec de Marivaux, Huysmans, Pierre Klossowski, Erik Satie, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Henri Michaux, Georges Bataille, Régis Jauffret...
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Oui, le sexe se parle. Se susurre même. L'image s'épanouit à l'intérieur du son. Une tournure de phrase, une expression particulière - comme le célèbre "faire cattleya" de Proust - peuvent suffire à accélérer le rythme d'une respiration... C'est précisément autour de cette idée que Maria Efstathiadi a bâti son dernier roman. Le thème sur lequel George Steiner n'a pas pu - ou plutôt pas voulu - écrire plus qu'un chapitre, cette romancière grecque s'en empare pour en faire, non pas un ouvrage savant sur la sémantique de la sexualité, mais une histoire hardie - crue parfois - explorant le rôle de la parole, du souffle, dans la naissance du désir...
Maria Efstathiadi décrit parfaitement le basculement du désir dans la dépendance. Le timbre de la voix, à la fois présence sensuelle et drogue dure. Les amants s'enivrent téléphoniquement, mais ne se rencontrent pas. Leur amour ne tient qu'à un fil. A un coup de fil...
Tous les jours en arrivant elle nous racontait ce qu'il lui avait dit la veille ou plutôt le jour même, car c'était à l'aube généralement qu'il l'appelait et la réveillait. Elle était très souvent épuisée parce que après elle n'arrivait plus à se rendormir. Alors elle arrivait au bureau les yeux battus. Nous, on le savait, et on attendait qu'elle se verse son deuxième café pour commencer à nous raconter.
On était assez nombreux dans le même bureau (service excursions et voyages organisés), pas au guichet, derrière. On concevait les forfaits été, Noël et Pâques, et puis les trois quatre autres jours fériés genre fêtes nationales, etc. Trois d'entre nous étaient les plus anciens dans le service, les autres on avait été embauchés au cours des cinq dernières années.
A. travaillait chez nous depuis deux ans. C'était son troisième boulot. Avant, elle bossait dans une agence de publicité qui avait licencié du personnel quand ils avaient fusionné avec une plus grande. A l'époque, elle vivait encore avec Nikos, mais ça n'allait déjà plus très bien, ils se sont séparés il y a un an. Elle était arrivée en Grèce à l'âge de dix-huit ans (elle était née d'un père grec et d'une mère russe, dans un de ces pays d'Afrique qui ont gagné leur indépendance assez récemment) et elle avait trouvé du travail tout de suite, une veine incroyable, dans un atelier d'orfèvrerie quelque part dans le centre. Elle était douée de ses mains, le travail lui plaisait beaucoup, elle nous a dit, mais il s'est passé un truc avec le fils du patron, ce qu'elle nous a raconté n'était pas clair, et elle est partie. Non, non, elle est partie, ils ne l'ont pas fichue à la porte. Entre-temps, ses parents et son frère, il avait deux ans de plus qu'A., avaient déménagé pour aller s'installer dans une île. Avec les économies qu'ils avaient eu le temps de mettre de côté avant d'être expulsés et les aides que leur versait l'Etat à l'époque, ils s'étaient lancés dans l'élevage de poissons et ça marchait plutôt bien. En aucun cas elle n'a voulu les suivre. Elle n'est pas restée très longtemps sans travail, elle a encore eu du bol, elle est arrivée chez nous, ils l'ont prise parce qu'elle connaissait des langues étrangères, le français et le russe couramment, et un peu d'anglais, presque autant que nous. Elle était très compétente sans doute parce qu'elle avait vécu dans d'autres pays et qu'elle avait fréquenté des étrangers, même dans une région remplie de sauvages, de toute façon nos compatriotes, là-bas, c'était surtout entre Blancs qu'ils se voyaient. Donc elle s'y prenait bien, elle concevait de bons produits, pleins d'idées, des combinaisons astucieuses, elle trouvait des solutions bon marché pour ceux qui n'avaient pas les moyens, car nous aussi on est maintenant comme les Européens qui toute l'année mettent de l'argent de côté pour passer quatre semaines, d'affilée ou en plusieurs fois - n'oublions pas les sports d'hiver -, dans des hôtels-clubs au bord de la mer. Il y en a de plus en plus, maintenant, qui recherchent des coins exotiques.
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